lundi 15 janvier 2018

"Les rêveurs" - Isabelle Carré

J'ai six ou sept ans, et ce rêve revient de plus en plus souvent. Je sais bien que ce n'est qu'un cauchemar, mais il semble contenir une vérité que je ne saurais ignorer : ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d'aucun danger, elle n'est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s'en va.
C'est l'histoire d'une jeune femme trop vite devenue mère, qui n'aurait pas dû garder l'enfant, et qui s'est retrouvée isolée de toute sa famille, seule dans une grande ville. L'histoire d'une mère qui n'aura jamais reçu d'amour, d'attention, qui aura toujours dû faire selon les apparences, sauver la face, qui s'est un jour retrouvée suspendue à la fenêtre pour avoir simplement voulu se rapprocher de sa propre mère. C'est l'histoire de la mère d'Isabelle, cette femme toujours un peu lointaine, rêveuse, inadaptée, qui par la suite vieillira trop vite, faute d'avoir existé pleinement.
Ils justifiaient leur chantage en lui rappelant combien elle risquait de les couper de leurs relations, de leurs amis... Ils accentuaient le préjudice, dramatisant à plaisir ce que cela leur coûterait, ils seraient déshonorés, voilà ce qu'ils étaient susceptibles d'endurer par sa faute à elle, à elle seule, car le fuyard était loin déjà, oublié. Déshonneur, faute, pêché... Quel est le poids de ces mots aujourd'hui ? Difficile d'imaginer que ce chapitre ne se passe pas au XVIIIe siècle, mais il y a seulement quelques dizaines d'années, moins de cinquante ans...
Isabelle est la deuxième enfant d'une fratrie de trois, dont un seul finalement aura été vraiment voulu, décidé. Sa mère a fini par se marier avec celui qui l'a acceptée, encore jeune, avec son premier bébé, et grâce à ses travaux de designer, la petite famille a pu vivre dans un certain luxe, un grand appartement hétéroclite, qui hurle son envie d'exister, de se faire voir. L'art est très présent dans ce foyer, ce qui conduira par la suite chacun à trouver sa propre créativité.
Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s'assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et la réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l'histoire, accepter les rôles qu'on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.
« Au pied de l'arc-en-ciel se dissimule toujours un trésor », nous répétait mon père. Notre univers avait la texture d'un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu'une enfance de rêve.
Malheureusement, le bonheur ici est toujours enchaîné aux apparences, mais celles-ci sont comme un mur qui s'effrite, un masque qui tombe, un voile qui se soulève. La mère, vidée de toute vie, devient peu à peu fantomatique, guère plus qu'une ombre qui se traîne. Le père finit par craquer et annoncer son homosexualité, et part pour aller vivre avec un autre homme, ainsi qu'une jeune femme, qui fera figure de grande soeur pour Isabelle. Après cela, les enfants déchirés peinent à se relever, à prendre parti, et l'émancipation de la jeune fille sera beaucoup trop hâtive, la forçant à devenir adulte quand ses seuls modèles peinent tant à l'être.
C'est une chose qu'elle n'a jamais comprise, elle s'est approchée du bonheur plusieurs fois, mais à peine entrevu, il lui échappe déjà. Pourquoi est-ce si court ? D'autres se l'accaparent, et arrivent sans trop d'efforts à ne plus le lâcher, alors qu'elle doit se battre chaque jour pour des miettes. Elle s'y accroche de toutes ses forces, mais il finit toujours par se sauver, comme un chien qui préfère changer de maître, jugeant que le sien n'est plus digne de lui. Non, même les chiens ne font pas ça. Ils restent malgré les coups bas, les humiliations, ils restent, aussi étrange que soit cette fidélité aveugle, et incompréhensible l'attachement qu'ils continuent de manifester.
Roman thérapeutique, résultat de nombreux journaux intimes qui auront servi de défouloir lorsque les apparences et le sourire sont de mise, malgré un grand mal-être constant, une sensation de décalage total et une folle envie d'être aimée, Les rêveurs laisse un goût aigre-doux, un parfum d'enfance mêlé au linge sale de la généalogie, qui pourrit dans un coin et salit tout sur son passage, faute d'avoir pu être correctement entretenu. Ce que l'on retient ici surtout, c'est tout ce qu'une jeune fille ou une femme peut subir comme pression, et ne doit jamais montrer, exprimer, tout ce qui la ronge au plus profond sans espoir de sortie, mais aussi la difficulté - pour les hommes comme pour les femmes - d'assumer et d'avouer son homosexualité, notamment avec l'arrivée du sida. Il y a à la fois une grande tendresse et une violence contenue, beaucoup d'amertume qui se cache dans les recoins, et une envie d'envol viscérale (vous comprendrez mieux, donc, pourquoi le théâtre aura été si vital à l'autrice), mais également une espèce de nostalgie pour ces années, dans laquelle certains se reconnaîtront d'office - avec, pour couronner le tout, une playlist de circonstance est donnée à la fin du livre.
Il est tombé des nues. Avait-il oublié certains récits que je croyais pourtant lui avoir confiés, ce climat familial particulier dont je parvenais lentement à me libérer ?
Peut-être qu'une fois encore, j'ai seulement rêvé de le faire ? Souvent cela suffit. Lorsque quelqu'un me blesse je lui écris une lettre, que je n'envoie jamais, le fait qu'elle existe pour moi m'apaise déjà, alors à quoi bon aller au bout de mon geste ?
Oui, peut-être n'ai-je rien dévoilé et ai-je gardé solide, comme à mon habitude, le sourire, ce sourire si convaincant?
Bonus : le premier chapitre ici et extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

par Mrs.Krobb

Les rêveurs de Isabelle Carré
Roman autobiographique français
Grasset, janvier 2018
20 euros

jeudi 11 janvier 2018

"Chaos" - Mathieu Brosseau

Chaos : ouverture, abîme, cavité / confusion générale des éléments de la matière, avant la formation du monde / ensemble de choses sens dessus dessous et donnant l'image de la destruction, de la ruine, du désordre.
Bris de feu, tout est dans l'instant de la brisure ; le feu est un organe, une autre dimension de la tête.

J'avais du mal avec ce qui entrait dans ma bouche, descendait par l’œsophage et n'était que périssable. Ce qu'on aime est toujours périssable. Misérablement périssable. Souverainement organique. Dès que la chose aimée est avalée, prête à se dissoudre, le ventre plein est bien seul. Tristement seul.
Qu'est-ce que le chaos sinon une sorte de folie du monde, une force incomprise, quelque chose qui aspire, ou qui repousse, l'abîme représentée ici comme suit : La crevure de la naissance, moi je vous parle de l'univers, des univers qui se contiennent les uns les autres, qui s'accouchent les uns les autres et qui au final avortent, je vous parle du monde, du nôtre, parce que je le vois, on croit que le monde existe, mais il existe moins que le grand Chorion, vous me prenez pour une guenon, une imbécile pas finie, regardez là-haut bande de singes, il y a un carrefour de lumières, il clignote comme des cils, il accouche les consciences, mais lui il n'en a aucune, non non, il n'est pas volontaire, il n'a aucune volonté de faire, il fait c'est tout, pas plus pas moins, comme l'ampoule.
Eux et leurs lunettes estiment qu'elle a simplement développé un don surhumain : elle est capable de VOIR le Big Bang, là, maintenant, en plein ciel. C'est tout simplement le signe du génie ! et non celui d'un gène défectueux ou de l'action de quelque diable que ce soit. Selon eux, La Folle n'est détenue que pour protéger la société de sa façon de concevoir le monde. Raison politique. Secret d’État. Il est clair qu'un Big Bang contemporain de l'homme, en tout instant, bouleverserait la façon qu'a traditionnellement l'homme de concevoir le Temps.
Dans un monde tout en dualité et en conjonction, où la cellule se divise d'abord en deux, pour former trois, trois femmes au même prénom, qui ne se distinguent que par leurs caractéristiques, trois furies, reines du chaos, la sainte trinité de la noirceur, en deux lieux différents, la Ville et l'Autre Ville, mais aussi la Ville Frontière, deux puis trois, encore, et ce train qui traverse les lieux comme la pensée traverse l'esprit, charriant son lot de paysages, de lieux communs, de nouveauté et d'émotions. Lorsque l'on n'a pas d'identité, qu'on est juste la copie de la copie, qu'on est soi en même temps qu'une autre, mais pas tout à fait, et qu'on est plus que la Folle, il y a de quoi devenir...
Anamorphoses. Dix ans déjà, dix ans que la Folle voit depuis sa fenêtre à barreaux quelques vies bourgeoises s'enrider, s'accoupler et se multiplier comme rats, se battre à coups de vaisselle parfois ou se haïr à s'en faire rougir les jugulaires. À en mourir aussi, suicide ou meurtre au nom de l'évangile de la liberté vraie, c'est-à-dire par dévotion. Mourir ou se mentir sur l'autel de cette même foi. Les sacrifices se font toujours par deux.
La folie, qui n'est ici rien d'autre qu'un traumatisme, celui d'être venue au monde dans un monde qui ne veut pas de soi, le cordon non encore coupé et ce vide qui aspire, toujours, l'invitation du chaos, comme celle du serpent, l’œuf cosmique. La mort plutôt que la vie, et comment ne pas perdre la tête, le corps, et cet œuf toujours, sur le front, le phœnix qui renaît de ses cendres et les avale toutes crues.
« Zinzin, bwiz, zig, zaza, est le petit nom qu'on donne à ceux qui jouissent de leurs excès cérébraux, haïzou. Leurs neurones violemment s'entrechoquent, biz biz, hein, comme s'ils se trouvaient propulsés dans un moteur à réaction. Boum. Ou pour être plus exact, comme s'ils étaient des allumettes en feu projetées en chute libre dans le vide. Zwing. » 
Récit étrange, décousu, le passé mélangé dans le présent, une institution psychiatrique où l'on peut juste disparaître comme ça, presque un conte de fée où le preux chevalier enlève la princesse, sauf que non, c'est beaucoup plus noir. Une enfance terrible, une vie en hôpital, un exil thérapeutique, un élan de folie dans la folie dans la...
« Bon, reprend-elle, vous vivez un truc, n'importe quoi, vous le vivez, vous vous fourrez dans la vie, il y a du sentiment qui se niche là-dedans, et le sentiment se partage, dévoration, des gens peureux l'ont appelé pathos, comme si c'était une maladie de ressentir, l'émotion, un mal l'émotion, ça se soigne le mal, mais il est toujours là bien sûr, le mal dans le ventre de celui qui vit, qui s'est fourré dans une graine de vie, la biologie humaine est illustrative, elle n'a qu'un temps, elle ne donne qu'une idée de l'homme, pas davantage, le plus important c'est le vide à partir duquel il est toujours possible de faire quelque chose, le trajet, la course, la vasque qui attend la graine soufflée par les vents. »
Une lecture pour le moins dérangeante, avec des faux airs parfois presque enfantins, naïfs - parce que si spontané, hors des règles adultes -, mais sans joie, sans illusion, avec le mauvais œil qui guette, comme une plaie qui démange. Une écriture à vif, comme le dégorgement d'un mental à nu, sans le filtre de la raison, de l'esthétique, comme attrapée en l'air et retranscrite par le chaos. Spectateur silencieux qui entend palpiter les cerveaux et les tripes de chaque personnage en approche et tout se mélange en une cacophonie à bout de souffle, pour qu'à la fin on ne sache plus, et c'est comme une sorte de virus dans l'air qui contamine, pour qu'à la fin les médecins deviennent fous et que les fous retrouvent leur tête - et tout le monde a du sang sur les mains dans cette famille, absolument tout le monde.
Lui et ses pairs avaient fait croire qu'ils n'y pouvaient rien, ils vendaient des armes pour que les idées se défendent, qu'ils créaient des musées pour que la mémoire fasse de même, que ce n'était pas eux-mêmes qui tuaient, qu'ils n'avaient pas de sang sur leur veste, que ce n'était pas eux qui conservaient le patrimoine volé, non, pas eux.
Et puisque c'est dans un train que j'ai englouti ce chaos, dans un train vers d'autres lieux, et ce sentiment d'étrangeté qui fait quitter les repères pour s'abandonner dans le grand vide, alors je peux le dire, j'ai été littéralement soufflée, et ça m'a piqué, un peu, puis comme une caresse et des chatouilles dans le ventre pour finir comme une bosse au milieu du front. Il y a là de quoi être secoué.e si tel est votre souhait, attachez vos ceintures et enfoncez vos chapeaux, glissez dans l'abîme.
Les gens vivent dans leurs mondes. Ailleurs. Dans la caverne, il fait toujours meilleur.
Ainsi rêve-t-il.
Je remercie l'auteur et les éditions Quidam pour cette avant-première, cette découverte, cette incursion dans le bizarre, cette prose hallucinée et audacieuse.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6 + possibilité de lire un extrait sur le site de l'éditeur

par Mrs.Krobb

Chaos de Mathieu Brosseau
Littérature française
Quidam, février 2018
18 euros

lundi 8 janvier 2018

"Culottées" - Pénélope Bagieu

J'ai découvert et suivi les Culottées lorsqu'elles apparaissaient sur le blog, chaque semaine, jusque fin 2016. Et j'ai tout de suite adoré ! Je suivais déjà de loin le travail de Pénélope Bagieu mais là, c'était la révélation.

Alors, qui sont ces culottées ? Il est dit que ce sont des femmes qui ne font que ce qu'elles veulent. Garanti 100% histoires vraies, des vies de femmes parfois inconnues qui ont à leur façon bouleversé le monde, amélioré la vie et les conditions d'autres femmes, qui ont mené leurs propres révolutions. Des femmes du monde entier, de toutes les époques, qui se sont levées, qui ont osé, qui ont démonté le patriarcat, qui ont trimé, qui ont bataillé, des femmes devant qui on s'incline finalement. Autant dire que ça s'inscrit tout à fait dans l'actualité, que ça permet de donner de la voix, de la force, de l'impact et du courage à toutes celles qui veulent briser le silence, qui se sentent parfois désespérées, qui en ont marre, et qui n'abandonnent pas.


En une soixantaine de cases colorées avec parcimonie mais caractère, l'autrice-slash-illustratrice raconte le parcours d'une de ces femmes étonnantes, souvent brisée ou brimée, qui finit toujours par reprendre en main son destin, peu importe ce que ça lui en coûte. Un dessin souvent sobre, clair, qui cohabite avec un récit dont le ton privilégie l'humour quand il est de bon ton mais surtout fort en émotions, en colère, en révolte, en peine et en victoire.

Autant dire que j'ai été hypnotisée et sous le charme du pouvoir et de la volonté de ces héroïnes sorties de l'ombre. Pour n'en citer qu'une (mais c'est très dur, parce qu'elles sont toutes merveilleuses), qui m'a touché particulièrement pour des raisons personnelles, je vous invite à découvrir Temple Grandin - j'ai vu par la suite le film avec Claire Danes, que je conseille aussi, tiens.


Bien sûr, pour ceux et celles qui veulent découvrir, il est tout à fait possible de lire encore ces histoires sur le blog qui est toujours accessible. Personnellement, c'est le genre d'ouvrage qui me donne envie d'investir, de soutenir et de partager, et c'est avec grand bonheur que je lève mon poing de loin, avec enthousiasme que je crie un grand BRAVO à Pénélope Bagieu.

Et si vous voulez tout savoir, ce coffret a bien circulé chez nous pendant les fêtes, n'hésitant pas à s'offrir à tout le monde, en grande pompe.



par Mrs.Krobb

Culottées : le coffret de Pénélope Bagieu
Bande dessinée française
Gallimard, novembre 2017
43 euros

mardi 2 janvier 2018

"L'oiseau Canadèche" - Jim Dodge

Jake est un vieux de la vieille, un sacré gaillard qui s'en laisse pas compter et qui n'a jamais su garder une âme humaine près de lui plus qu'une poignée de jours. Alors, quand un vieil Indien mourant lui confie la recette du whisky qui rend immortel, il s'attèle à la tâche et finit par couler de beaux jours seul, dans son ranch. Lorsqu'un jour il apprend que son unique fille - presque une étrangère - vient de mourir en laissant un jeune fils orphelin, il se remonte les bretelles et le prend sous son aile. Comme, vingt ans plus tard, ils le feront avec ce bébé canard.
Au départ, il avait espéré pouvoir troquer son whisky contre d'autres biens de consommation, mais les voisins - des éleveurs de moutons, essentiellement, durs à la tâche - ne possédaient ni son goût pour les eaux-de-vie hautement raffinées, ni sa capacité d'absorption. Toutefois, la plupart finissaient par trouver d'autres usages à son élixir : ils s'en servaient comme carburant pour les tracteurs, comme explosif pour faire sauter les vieilles souches et, dilué à raison d'une goutte dans un demi-litre d'eau, comme traitement pour la quasi-totalité des maladies qui pouvaient affecter leur bétail, la diarrhée, le piétin, la douve du foie.
C'est un très bon roman pour se lancer dans l’œuvre - succincte mais absolument merveilleuse - de ce vieux loufoque, ce génie incontesté et ce hippie encanaillé qu'est Jim Dodge (m'est avis que s'il s'est procuré cette fameuse recette, il pourrait bien en profiter pour nous en conter deux ou trois nouvelles). Court, simple, bougrement efficace, ce petit livre qui ne paye pas de mine compte pourtant des délices dans chacune de ses pages. Avec des personnages fortement contrastés qui sont fortement attachants, tant dans leurs qualités que dans leurs vices, un attrait certain pour la vie dans la nature sauvage et un pichet d'humour bien tassé, l'auteur signe une sorte de fable bizarre, symbolique, légèrement inspirée de la spiritualité amérindienne.
Chaque fois qu'on lui en offrait la plus infime occasion, Jake adorait expliquer à tous ceux qu'il avait à portée de voix les trois grands secrets qui commandent la tactique à employer lorsqu'on n'a pas la moindre notion de ce que l'on est en train de fabriquer. Ces secrets étaient, dans l'ordre invariable qu'il donnait à sa liste, l'intuition, le raisonnement et le désespoir.
Ce que j'aime chez Jim Dodge, c'est que lorsqu'on a aimé un de ses livres, on est tout à fait convaincu d'adorer les suivants. L'oiseau Canadèche peut se lire comme une sorte d'introduction à Stone Junction, étant les similitudes entre ces deux livres : la mort de parents, les figures paternelles de remplacement, l'initiation à la vie sauvage, le soupçon psychédélique, l'impossibilité à vivre selon des normes, la paillardise bon enfant et le piège des jeux d'argent. A ceci près que celui-ci est beaucoup plus accessible, plus abordable, presque un livre à mettre entre les mains de toute la famille. Le tragique est tout à fait compensé par une malice bienveillante et un sens de la solidarité bien développé, malgré les airs bourrus et solitaires ; le piquant du breuvage tord-boyaux est soulagé par le grand bol d'air frais du printemps ; l’irascibilité du grand-père centenaire adoucie par la candeur du petit-fils.
- Que fait ce canard dans mon établissement ? 
- Elle veut voir le film, dit aimablement Titou, devançant son grand-papa qui commençait à écumer.
- Nous refusons absolument tout ce qui sort de l'ordinaire.
Jake explosa :
- Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ? 
Pour finir en beauté, je vous conseille de vous reporter à la postface de Nicolas Richard (traducteur de Stone Junction), parce qu'en fait tout y est dit, de façon extrêmement bien argumentée et surtout presque aussi drôle que le roman lui-même. Notons d'ailleurs que ce monsieur a traduit pas mal de super bons bouquins et qu'il serait bien de jeter un bec dans sa propre production personnelle (prochain à paraître chez Inculte en 2018, save the date).

« Si le distillat obtenu par Pépé Jake (...) est effectivement "à 97° pur", alors le petit livre tout aussi spirituel que spiritueux présentement ouvert entre vos mains est à 97° un coup de génie. Les 3% qui restent pouvant, selon l'appréciation de chacun, relever du délire animalier, de l'apologie de la clôture, du manifeste anarchiste, de l'éloge de la vieillesse, du manuel de siphonage à contre-pente, du souvenir de la balle de golf aspirée au bout de 25 m de tuyau d'arrosage, du traité d'échecs sous les séquoias, etc. » - Nicolas Richard pour la postface

par Mrs.Krobb

L'oiseau Canadèche de Jim Dodge
Littérature américaine (traduction de Jean-Pierre Carasso)
Cambourakis, décembre 2010
10,20 euros

jeudi 21 décembre 2017

"Faillir être flingué" - Céline Minard

Il n'en revenait pas. Avoir parcouru plus de neuf cents miles sans rien de plus méchant qu'une ou deux anicroches de saloon, et quelques transactions tendues avec un groupe de migrants isolés, c'est-à-dire avoir été assez malin pour tracer sa route en déjouant la majorité des pièges naturels et humains, et tomber là, en pleine montagne désertique, alors qu'il n'y avait pas eu trace d'âme ni de près ni de loin depuis des jours, tomber là sur un voleur de cheval d'une telle décontraction, c'était vraiment la poisse. Il se serait tiré une balle dans le pied qu'il l'aurait mieux pris.
C'est l'histoire de ceux qui fuient, qui cherchent, qui suivent la course du soleil et qui s'abandonnent, qui suivent des pistes. C'est l'histoire de celles qui soignent, qui savent, qui dansent, qui chantent, qui jouent et qui tissent. C'est l'histoire de Blancs, beaucoup, et aussi d'Indiens, de la rencontre et de la sagesse, de ce qui noue des liens et de ce qui attise la colère. C'est une histoire qui tend vers la paix en temps de guerre, un Western raconté par une femme.
Jeff marchait à grands pas et pensait aux hommes, à ce qui les sépare, à ce qui les relie, aux fusils, et aux formes que prend la curiosité irrépressible des uns pour les autres.
Beaucoup de personnages qui se croisent, qui d'abord voudraient se faire rôtir mutuellement puis, à force de faillir être flingué, finissent par se rassembler et mettre chacun leurs qualités à profit, d'avoir un rôle, un talent exploité. Les nouvelles villes construites dans les déserts du grand ouest permettent ce sentiment de renouveau, d'infinies possibilités et de solidarité. Chacun et chacune ont fui un monde pourri jusqu'à l'os et cherchent un or symbolique dans quelque chose qui nait de leurs propres mains, quelque chose qui sera donc plus à leur image. Et tous, toutes, malgré leurs défauts et leurs blessures, ont leur histoire à raconter, une sorte de poésie mal embouchée, couturée de partout, un peu amère, même si la vraie poésie ici, c'est surtout celle de la nature, sauvage et indomptable, parfois presque mystique. Et il y a les Indiens, mystérieux mais sages, qui insufflent de l'âme et du pouvoir, du savoir et de la raison partout sur leur passage, que l'on n'approche qu'à pas feutré, la paix au coeur.
Depuis qu'elle s'était volatilisée du village d'Orage-Grondant, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui laissait des fantômes de pistes qui le menaient parfois jusqu'à une de ses caches. Quand c'était le cas, les signes qu'elle laissait était clairs et l'espace, plein de sa présence, avait cette qualité électrique qui lui était propre et qu'il reconnaissait toujours avec le même frisson épidermique. En lui permettant de la suivre de loin en loin, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui disait qu'elle ne désirait pas pour l'instant de contact humain direct mais qu'elle ne rompait pas le lien. 
Ce que nous avons ici, en somme, c'est une sorte de souffle nouveau dans le monde du western, malgré toujours quelques stéréotypes qui ont la vie dure - on dira que c'est le contexte qui veut ça, pour rester historiquement correct. Il y a dans ce livre quelque chose d'extrêmement bienveillant, une rédemption accordée pour tous, une volonté de s'ouvrir, de vivre ensemble, de construire plutôt que détruire. Il y a un amour certain et profond pour la nature, la Terre, les animaux, les rythmes naturels. Il y a quelque chose qui dépouille l'humain de ce qui le ronge de l'intérieur pour le faire renaître plus pur et plus compatissant, ce qui n'est pas spécialement chose aisée dans ce genre de littérature. Peut-être un peu à la limite de l'utopie, un genre de western qui sent la rose et dans lequel on se plonge comme dans un bain moussant. Un pari plutôt réussi, donc, à ce niveau, et qui revigore plutôt pas mal. Mais ce que je regrette, finalement, c'est que tant qu'à être dans un livre écrit par une femme, ces dernières ne soient ici finalement pas tellement explorées, bien qu'elles aient leur mot à dire et un attrait certain - et qu'en plus je sais de source sûre que Céline Minard en parle très bien. Quant aux frontières mouvantes de l'imaginaire, assez peu exploitées aussi je trouve, alors que c'était chose promise et qu'il y a du potentiel foulé du pied, mais je pinaille un peu, car j'ai adoré lire ce récit plutôt dépaysant. Des prix littéraires bien mérités ici. Et aussi je ne peux que vous conseiller, si vous avez l'audace, de vous plonger dans les Ales ensuite.

Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Faillir être flingué de Céline Minard
Littérature française
Payot & Rivages, septembre 2013
20 euros