lundi 20 novembre 2017

"Le linguiste était presque parfait" - David Carkeet

Ah, il détestait les demandes de subvention. Les promesses creuses ; la célébration pompeuse des succès passés ; l'emphase auto-promotionnelle et l'usage de plus en plus répandu de mots tels importance et significatif ; l'absence systématique de litote ; l'omniprésence de l'exagération ; l'allégeance servile à la tradition, au protocole et à la procédure établie ; le caractère fondamentalement prévisible des phrases ; l'avidité implicite de la démarche - c'était vraiment atroce, tous ces éléments atteignant leur lamentable paroxysme sous la plume d'Orffmann. 
Wabash est un centre de recherche linguistique qui se base sur les balbutiements des très jeunes enfants. Au total, un directeur, sept linguistes (dont une seule femme, totalement absente du livre - oups), une secrétaire et plusieurs auxiliaires en puériculture. « Mais vous faites quoi au juste avec ces bébés ? », demande un jour un journaliste venu chercher quelques éclaircissements sur ce curieux projet. Malheureusement, ce sera aussi le jour où un des linguistes sera retrouvé mort dans des circonstances douteuses, dans le bureau d'un autre linguiste.
« Quant aux autres, un seul d'entre eux a un alibi, mais il n'y a que sa femme pour corroborer ses dires, et c'est une menteuse.
- Comment le savez-vous ?
- Des perruches dans leur salle de séjour. Les gens qui ont des perruches sont des menteurs.
Cook se mit à rire.
- Vous n'êtes pas sérieux.
- Si. Quand on est dans la police depuis un certain temps, on apprend ce genre de choses. »
Les personnages - tous aussi asociaux et suspects les uns que les autres (des parfaits trous-du-culs, dirait David) - tentent de continuer comme si de rien n'était, tout en essayant de mener leur propre enquête, et le drôle de lieutenant ouvre l'oeil. Mais cela ne suffit pas, car des cadavres continuent d'apparaître et l'affaire prend une drôle de tournure. Qu'à cela ne tienne, il faut tout mettre en oeuvre pour faire valoir l'importance de la linguistique et redorer le blason de l'établissement !
REGLE DE WASH N°8 : hormis ce qui touche à leur petite personne, les gens ne se rappellent généralement de rien, par conséquent, il est plutôt aisé de faire passer les échecs d'hier pour des victoires.
Entre comédie à l'anglaise et enquête policière à la Dupont et Dupond, ce drôle de mélange (il est dit au dos - je cite : du David Lodge avec des cadavres ; je vous laisse vous débrouiller avec cette information, je ne l'ai jamais lu) passe comme une lettre à la poste lors de ses bons jours et lorsque ce n'est pas un trop gros colis. Tout y est délicieusement absurde, burlesque, intelligemment écrit, et les retournements de situations sont très bien menés.
Il n'y avait rien de plus merveilleux, songea-t-il, que de parler lorsqu'on avait vraiment quelque chose à dire, et d'user de mots si justes, dont le sens est si limpide, qu'ils ont le pouvoir de secouer la chimie intime du corps de son interlocuteur.
S'il fallait encore démontrer la subtilité, la pertinence, l'éloquence et l'humour de la littérature anglaise, vous pourriez commencer ici - bien qu'il s'agisse en réalité de littérature tout à fait américaine. Les littéraires et les puristes de la langue pourront se régaler, et les amateurs de romans policiers y trouver leur compte. D'ailleurs, à sa parution en poche (chez Points, ce qui tombe bien, d'ailleurs, la ponctuation aurait sa place ici), il aurait reçu le prix du meilleur roman 2017 - ce que je ne peux qu'approuver. C'est un livre qui se lit bien et vite, et qui donne aisément envie d'approfondir l'oeuvre de David Carkeet, lui-même un linguiste (presque) parfait. Monsieur Toussaint Louverture, vous nous régalez ! Sauf pour ce qui est du rata grognard. Mais pour le reste : m'boui !
« Comme la vérité est moins intéressante que certaines absurdités, ce sont ces dernières qui restent. »

Bonus : extraits 1, 2, 3
par Mrs.Krobb

Le linguiste était presque parfait de David Carkeet
Littérature américaine (traduction de Nicolas Richard)
Monsieur Toussaint Louverture, juin 2013 (original : 1980)
19 euros

mardi 14 novembre 2017

"Le chateau de lord Valentin" - Robert Silverberg

Le vieux Roi des Rêves
Est assis sur son trône.
Jamais ne ferme l’œil,
Jamais ne reste seul.

Le vieux Roi des Rêves
Nous visite la nuit.
Si nous sommes méchants,
Il nous fera grand peur.
Le Vieux Roi des Rêves
Au cœur comme la pierre,
Jamais ne ferme l’œil,
Jamais ne reste seul.


L'histoire prend place sur l'immense et majestueuse planète Majipoor, avec ses trois continents géants et ses deux océans démesurés... et son imposant Château qui se dresse au-delà des nuages, avec une salle par souverain depuis sa construction, entouré de cinquante Cités. Sans parler de son système hiérarchique complexe mais étonnamment bien organisé, où la Reine gouverne sur une île, le Roi au fond d'un labyrinthe, chacun isolé, tout comme le Roi des Rêves, qui fait trembler toute la population. Tout prend des proportions gigantesques ici, et il n'est pas étonnant que le premier tome du cycle de Majipoor soit un pavé de 700 pages ! Mais soyez rassurés, passé les premières pages, c'est un livre envoûtant qui vous fera visiter un monde des plus divers, incroyable et ravissant.

Si Majipoor révèle bien des décors fascinants, une flore époustouflante et une faune améliorée, on n'est pas en reste lorsqu'il s'agit des divers races et espèces venues coloniser la terre des Métamorphes, la plus étrange des civilisations d'autochtones, dont l'évocation fait trembler tous les esprits ; et pour cause, ces individus ont la capacité de changer de forme à volonté, et leur histoire tragique recèle bien des mystères et des rituels primitifs. Mais plus encore, il semblerait que ce soient ici les humains les plus à craindre, lorsque par amour du pouvoir et de la gloire ils sont capables des pires horreurs envers les leurs.
- Qu'est-ce qui vous fait croire que le Divin est juste ? A longue échéance, tous les torts sont redressés, les plus et les moins s'équilibrent, on fait le total de chaque colonne et les totaux tombent juste. Mais cela c'est pour le long terme. Nous devons vivre à court terme et, là, les choses sont souvent injustes. Les forces de compensation de l'univers font que tous les comptes s'équilibrent, mais pendant ce processus elles broient aussi bien les bons que les méchants.
Ainsi commence la quête de Valentin, un jeune homme amnésique portant le même nom que le Coronal - qui est le chef exécutif des lois et du gouvernement, le Prince suprême de Majipoor. Mais ce premier n'est guère impressionné par toute cette gloriole, préférant l'anonymat et la compagnie de la troupe de jongleurs qu'il rejoint bientôt afin de parcourir le monde et de travailler honnêtement. Sa vie aurait pu n'être rien d'autre qu'un long fleuve tranquille s'il n'y avait ces rêves étranges qui le parcourent chaque nuit et viennent bientôt hanter également ses compagnons. Se pourrait-il vraiment qu'il soit le vrai lord Valentin et que son identité lui ait été enlevée ? Est-ce que les Rêves peuvent réellement dire la Vérité dans ce monde étonnant ?
- Comme tout cela me semble étrange ! dit doucement Khun de Kianimot. Une guerre des rêves ! Si jamais j'avais douté d'être sur un autre monde, toute cette stratégie m'en convaincrait.
- Ami, dit Valentin en souriant, il vaut mieux se battre avec des rêves et des propulseurs d'énergie. Il est préférable d'arriver à nos fins par la persuasion que par un massacre.
Je lis assez peu de fantasy mais j'ai été agréablement happée par ce premier tome de saga. Robert Silverberg, que je connais surtout pour ses écrits de science-fiction, installe un monde assez fascinant et assez dense pour qu'il y ait beaucoup à dire et pour instiller une douce curiosité dans la tête du lecteur qui désirera ainsi s'avancer dans la suite pour en apprendre plus. La richesse de Majipoor réside principalement dans toute la diversité culturelle, mais également dans ses cités imposantes et royales, parfois simples mais précieuses également, et surtout dans son Histoire mystérieuse - celle d'avant les colons. L'aspect onirique est un thème important ici, et je trouve qu'il aurait pu être abordé encore plus en profondeur, même s'il est déjà un des piliers majeurs du roman - peut-être qu'il le sera par la suite ? - car il aurait pu donner lieu à une véritable guerre des rêves.
Et soudain la lumière se fit dans l'esprit de Valentin. Il sut qu'il n'était pas mort et qu'il ne se trouvait pas dans quelque au-delà. Je suis dans le ventre du dragon, se dit-il.
Il se mit à rire.
Valentin renversa la tête en arrière et laissa échapper d'énormes éclats de rire. Quelle autre réaction eût mieux convenu à la situation ? Des larmes ? Des imprécations ? Le monstrueux animal l'avait avalé tout entier, avait gobé le Coronal de Majipoor avec autant d'indifférence que s'il s'était agi d'une vulgaire épinoche. Mais il était trop gros pour être poussé dans la poche digestive de l'animal et c'est pourquoi il se retrouvait debout dans la panse, au milieu de ce canal alimentaire aux dimensions de cathédrale. Et maintenant, qu'allait-il faire ? S'entourer d'une cour de poissons ? Leur dispenser la justice quand ils étaient aspirés ? S'installer ici et passer le reste de ses jours à se nourrir de poisson cru soustrait à la capture du monstre ?
En bref, c'est une quête du héros un peu simple et innocent qui se trouve en réalité être l'homme le plus important de la planète et qui, entouré de ses nouveaux amis de diverses ethnies et personnalités, se retrouve à devoir abandonner sa vision naïve et gentille du monde pour revenir au pouvoir avant que le monde ne s'écroule entre les mains d'un tyran malveillant assoiffé de pouvoir. En parcourant ainsi le monde et en ayant été sorti de force de sa tour d'ivoire, Valentin en profite pour élargir ses idéaux, couvrir les différents continents et espèces d'un regard bienveillant et décider d'améliorer la vie sur Majipoor pour tous - même les Métamorphes, ces autochtones rejetés et méprisés. Entre temps, évidemment, de nombreuses aventures, des presque désastres et un happy end. Pour être honnête, j'ai trouvé que les choses semblaient quand même un peu trop faciles et rendues aisées au jeune héros - probablement pour que ce premier tome n'ait pas semblé interminable - et que les personnages manquaient de substance, d'une histoire, et que les différentes populations auraient pu être mieux abordés - une autre fois peut-être ?

Une histoire qui se lit vite et bien, qui survole rapidement tous les aspects de Majipoor pour mieux attiser l'envie de continuer la saga, et qui mériterait donc d'être approfondie pour en goûter réellement toutes les saveurs. Merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont pour la découverte.

par Mrs.Krobb

Le château de lord Valentin de Robert Silverberg
Littérature américaine (traduction par Patrick Berthon)
Pavillons poche, octobre 2017 (original : 1980)
12 euros

lundi 6 novembre 2017

"Un raccourci dans le temps" - Madeleine L'Engle

La famille Murry a perdu son père et mari, qui est parti pour une mission et dont les nouvelles n'arrivent plus. Sa femme, scientifique comme lui, est toute ébranlée quand une vieille dame s'invite un soir chez eux et leur parle de "compraction", un terme qu'elle et son mari connaissent bien pour avoir voulu le théoriser et l'expérimenter. Meg, l'ainée impulsive et soi-disant "légèrement retardée", et Charles Maxence, son jeune frère très en avance et un peu énigmatique, se retrouvent à suivre cette espèce de sorcière, accompagnés par un nouveau venu de leur école, lui-même marginal, dans une aventure qui les amènera jusqu'à leur père disparu, afin de combattre un Mal qui s'étend dans tout l'Univers.

Ce livre - qui est le premier tome d'une longue série, Kairos, qui se déroule sur deux générations - est un des rares qui ait été traduit de l'autrice, mal connue en France. Personnellement, ce n'est qu'avec la postface que j'ai réellement découvert le parcours et le contexte dans lequel a évolué Madeleine L'Engle. Celui-ci a été écrit au début des années 60 et a finalement très peu vieilli (jusqu'au bout j'ai cru qu'il s'agissait d'un livre récemment écrit), et l'on peut dire effectivement que c'est une très bonne introduction à un univers et des personnages qui méritaient d'être développés (pour un peu, disons que ça aurait pu être adapté par Terry Gilliam).

J'ai eu du mal à me plonger réellement dedans au début, trouvant l'écriture moyenne et les personnages débordant de clichés, sans subtilité. Toutes les intrigues sont rapidement dépassées avec une facilité du tonnerre, mais n'oublions pas non plus qu'il s'agit d'un livre qui s'adresse principalement à de jeunes lecteurs. Cela dit, au fur et à mesure que l'histoire s'étoffait un peu, je me suis prise d'intérêt pour ces "raccourcis dans le temps" et ces univers mystérieux. Je dois dire que pour un livre destiné à la jeunesse, c'est plutôt réussi en fin de compte, car il respecte des recettes bien précises qui fonctionnent généralement très bien : des personnages lambdas, marginaux, mal dans leur peau, qui se retrouvent à vivre des aventures incroyables qui vont les aider à développer leurs qualités et à devenir leurs propres héros, et bien sûr les trois bonnes fées / sorcières qui sont là pour veiller au grain.

J'imagine que la réédition est due à la sortie prochaine de l'adaptation cinématographique produite par Disney qui sortira sur les écrans en 2018, ce qui lui permettra de profiter d'une meilleure visibilité et, peut-être, de relancer Madeleine L'Engle dans l'univers littéraire français, elle dont la bibliographie est si fournie.

par Mrs.Krobb

Un raccourci dans le temps de Madeleine L'Engle
Littérature américaine (traduction par Anne Crichton)
Hachette, octobre 2017
15,90 euros

lundi 30 octobre 2017

"SIVA" - Philip K. Dick

Puisqu'il est question aujourd'hui de la suite de Blade Runner, sortie au cinéma ce mois-ci, nous allons remettre un peu ce bon vieux Philip à l'honneur. Il y a quelques temps, je vous parlais de Radio Libre Albemuth, le préquel à la Trilogie Divine dont SIVA est le commencement. Les deux romans sont étrangement liés puisque là encore, Philip K. Dick part de son expérience personnelle et mélange réalité subjective et fiction dans un récit schizophrène où deux protagonistes se disputent la personnalité de l'auteur.
Le temps de la drogue était déjà révolu et tout le monde se cherchait une obsession d'un nouveau genre. Pour nous, merci Fat, ce fut la théologie.
Horselover Fat est ici la personnalité de Philip K. Dick la plus poussée, comme l'était Nicholas Brady dans l'autre roman. Il est celui qui a mal vécu la mort de deux jeunes femmes, des amies à lui, puis qui a tenté de se suicider et s'est relevé ensuite, afin de se tourner vers Dieu, suite à son expérience mystique (celle de l'auteur, donc) bien connue aujourd'hui :
D'abord, c'est la valeur de huit heures d'informations détaillées en provenance de sources inconnues que vous dégustez sous la forme de phosphènes flamboyants en quatre-vingts couleurs disposées comme sur un tableau abstrait ; après quoi vous vous mettez à rêver d'êtres à trois yeux dans des bulles de verre et avec un équipement électrique ; et puis c'est votre appartement qui s'emplit d'une énergie plasmatique pareille à un feu de Saint-Elme qui serait vivant et capable de pensée ; vos animaux meurent ; vous vous sentez envahi par une autre personnalité qui pense en grec ; vous rêvez de Russes ; et pour finir vous recevez deux lettres d'Union soviétique en l'espace de trois jours - des lettres dont on vous a d'avance signalé l'arrivée. Toutefois, l'impression d'ensemble que ça vous laisse n'est pas mauvaise car certains des renseignements ont permis de sauver la vie de votre fils. Ah oui, une chose encore : Fat a vu la surimpression de la Rome antique sur la Californie de 1974. Eh bien moi, je dirai ceci : Fat n'a peut-être pas rencontré Dieu, mais c'est sûr qu'il a rencontré quelque chose.
D'un autre côté, il y a encore Phil, l'auteur de science-fiction, l'alter ego terre-à-terre qui tente de démêler les choses avec lucidité, recul et rationalisme. La situation commence à basculer lorsque lui aussi fait une expérience étrange : celle de rêver une autre vie, peut-être celle de son père, de façon tellement intense qu'il ne sait plus trop qui il est.
« La réalité, c'est ce qui refuse de disparaître quand on cesse d'y croire. »
Voilà, nous y sommes. Encore une fois, la réalité se couvre de voiles, de surimpressions, de métaphysique et de mysticisme, mais dans SIVA c'est Dieu qui lui vole la vedette. C'est autour de la religion que se tourne ce récit, sous forme de dialogues, principalement, entre sceptiques et catholiques, délirants et raisonnables. 
Bien que je n'aie rien pu faire pour aider Horselover Fat, il échappa à la mort. Le salut vint à lui, d'abord sous la forme d'une collégienne de dix-huit ans qui vivait au bas de sa rue, puis sous la forme de Dieu. Des deux, ce fut la fille qui s'en tira le mieux. Je ne suis pas certain que Dieu lui ai apporté quoi que ce soit ; par certains côtés il a aggravé son mal. Sur ce sujet, Fat et moi ne pouvions tomber d'accord. Fat était convaincu que Dieu l'avait entièrement guéri. Impossible. L'un des oracles du Yi King s'énonce ainsi : « Toujours malade mais ne meurt jamais. » Ça s'applique complètement à mon copain.
Pour ne pas sombrer dans la folie après son épisode mystique incompréhensible et intense, Fat se lance corps et âme dans la question de Dieu, de la vie et de la mort, de la folie et du glissement de réalité. Le récit évolue au fil des nouvelles théories, et évidemment, on y voit le prélude parfait à l'Exégèse, qu'il cite allègrement dans ce livre par fragments entiers. Ce serait donc plutôt un prétexte pour placer là les nombreuses réflexions qui ont alimenté la vie de Philip K. Dick au cours des années 70 jusqu'à sa mort - sachant que l'Exégèse n'était pas à la base destinée à être publiée et que c'est pourtant l'oeuvre majeure de l'auteur, puisque la plus intime, la plus poussée, la plus aboutie (et la plus absurde).
Journal - Frag. 36. Les pensées du Cerveau sont éprouvées par nous comme des dispositions et des redispositions à l'intérieur d'un univers physique, mais il s'agit en réalité d'information et de traitement de l'information à quoi nous donnons corps. Nous ne voyons pas simplement les pensées [du Cerveau] comme des objets, mais plutôt comme le mouvement, ou plus précisément le placement des objets : comment ils deviennent liés les uns aux autres.
Le point d'orgue arrive lorsque les personnages principaux se rendent au cinéma pour voir le film SIVA, sorte d'OCNI improbable aux messages subliminaux qui reprendra énormément de détails de l'expérience divine vécue par Fat. C'est à ce moment qu'ils décident de rencontrer les réalisateurs et se retrouvent heurtés à une famille d'illuminés déjantés. Pour le meilleur et pour le pire.
Découverte plutôt saumâtre
1) Ceux qui sont d'accord avec vous sont fous.
2) Ceux qui ne sont pas d'accord avec vous ont le pouvoir.
En bref, c'est un roman hautement personnel, plutôt théorique, où il y a finalement peu d'action - en quelque sorte, un serpent qui se mord la queue continuellement (ceux qui ont déjà mis un pied dans l'Exégèse n'en seront pas étonnés, on dira même qu'ils sont déjà plus que rodés ; pour les autres, eh bien, ce sera peut-être une révélation ?) On pourrait dire que c'est le jumeau de Radio Libre Albemuth, dont certaines parties sont reprises ici dans le film, créant une mise en abyme qui appuie d'autant plus sur l'idée de réalités parallèles et de temps superposés. Et peut-être est-ce que cela réussit plutôt bien à Philip K. Dick, car c'est dans l'autobiographie que son écriture est la plus poussée, la plus réfléchie, et qu'il fait le plus preuve d'humour. On y voit quelqu'un qui se prend à la fois trop au sérieux et pas du tout, quelqu'un qui aurait surtout aimé avoir des réponses, quelqu'un qui a l'amour de la recherche, de la réflexion, de l'analyse, quelqu'un qui croit sincèrement à ce qu'il écrit dans ses livres, même les plus fous. Quelqu'un de pathologiquement atteint par l'absurdité de la vie et dont la possibilité d'une intelligence supérieure bienveillante qui l'emporterait sur le mal absolu est le seul salut.
On devrait stipuler par contrat que celui qui trouve Dieu a le droit de le garder. Pour Fat, la découverte de Dieu (si elle eut bel et bien lieu) finit par être une mauvaise affaire : sa réserve de bonheur filait à toute allure, le niveau baissait de plus en plus, comme celui d'un sachet d'amphés. Qui est le revendeur de Dieu ?
Thérapeutique, dingue, éclairé, désespéré, addictif et impossible : voilà qui résumerait bien ce premier tome de la Trilogie Divine. A suivre, donc, avec l'Invasion divine.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

SIVA de Philip K. Dick
Littérature américaine (traduction par Robert Louit)
Folio SF, juin 2006
8,20 euros

jeudi 26 octobre 2017

"Dans l'béton" - Anne F. Garréta

Dans la merde, ya pas de milieu. Ya juste la merde. C'est la merde, le milieu... Dans l'béton, c'est pareil.
Fignole, la narratrice, et sa soeur Poulette, ont grandi dans l'béton. Genre, elles ont appris à manier la bétonneuse quand certains autres jouaient encore dans le bac à sable. Ça, c'est parce que leur papa, qui a plusieurs prénoms et plusieurs noms, il est à fond dedans, dans l'béton, moderniser un peu tout ça, réparer les bidouilles et rafistoler en six-quatre-deux, s'électroputer à répétition - même pas mal - et détruire autant que construire. La mère, elle est pas trop fan, surtout quand ses enfants ressemblent à des sarcophages ou que le plafond lui tombe sur la tête. 
L'entropie, ça va avec l'impéritie, comme la poule avec l'oeuf et vice versa. Comme Moïse et la fille de Pharaon. Comme la vérole et le bas-clergé. Comme la manne et le désert.
Mais encore ?
L'entropie, c'est quand tout empire, empiriquement et in situ, et qu'on peut plus échapper à l'empire du pire.
L'entropie, c'est simple, dit la Poulette : l'entropie, c'est notre père.
Alors entre le béton et les cahiers de comptabilité, il y a aussi la campagne pendant les vacances, les forts et les champs de bataille, les explosifs et les catapultes-araignées, les combats à sang pour défendre Dame Catherine, la petite fille noire adoptée par la vieille, pour son honneur et pour la beauté de la chevalerie. Et il vaut mieux en profiter à bloc, parce que le retour à la ville, ça fait mal. Mais surtout pour les autres, qui se font casser la gueule.
En ville, on est la proie dla race des préposés à la discipline. On nous y aère dans des centres. On nous y conserve dans des conservatoires. On nous y inculque et incarcère, tant que c'en est un calvaire et que dès qu'on me foutit en prison à l'école, je n'eus de cesse de m'en évader.
Difficile de vraiment classer ce livre, dont on peut dire, tout au mieux, qu'il est quand même original, de par son écriture tellement cassée dans ses recoins, tellement tordue, qu'elle transpire l'amour du béton plutôt que l'amour des mots, mais en même temps on peut dire que ça retranscrit bien quelque chose, peut-être de l'ordre de la Guerre des boutons, enfin pas trop non plus, c'est juste pour vous situer. C'est sûr, on y croit à la môme qui raconte son enfance et qui décrit l'entropie suprême. C'est tellement oral que l'écrit pique les yeux. Et on pourrait dire aussi que c'est une parodie du machisme crasse, une cassure dans les étiquettes qu'on colle aux petites filles comme on les colle à la dinette, et aussi un peu une parodie qui veut que ceux qui ont peur de se briser les orteils c'est tous des tafioles. Même si parfois à vouloir faire trop, c'est marre et c'est trop plein de clichés gratuits, on va dire que c'est fait exprès. En tout cas, ça se lit vite, ça c'est sûr, et la forme sert le fond donc on peut dire que c'est artistiquement intéressant. Et ça m'a rappelé certains souvenirs, un peu, mais ça c'est tout personnel.

Bonus : extrait 1 et 2

par Mrs.Krobb

Dans l'béton de Anne F. Garréta
Littérature française
Grasset, octobre 2017
17 euros