mardi 19 septembre 2017

"Dark Net" - Benjamin Percy

Encore vierge de cette maison d'édition que je ne connaissais pas trop mais qui compte quand même dans son catalogue un livre de Chuck Palahniuk et un autre de Jim Dodge, je me devais de jeter un coup d'oeil - voire de me jeter dedans allègrement.

Donc voilà, je me plonge dans l'Univers du Dark Net, en même temps que beaucoup de personnages du roman - pour eux, ce sera dans des conditions beaucoup plus hostiles et radicales. Tout commence avec un immeuble, le Rue, célèbre pour ses meurtres étranges sur plusieurs générations, perpétrés de façon soudaine et horriblement sale, avec pour signature une main rouge. Racheté par une société mystérieuse répondant au nom d'Undertown Inc., il dévoile une série d'ossements lugubres et gravés de symboles. Lorsque Lela, journaliste acharnée, emporte avec elle l'un des cranes, une course vers l'horreur commence.
Toutes les mères expliquent à leurs enfants qui ont peur du noir qu'une pièce reste la même, que la lumière soit allumée ou éteinte. La seule chose qui change, c'est la capacité de voir. Mais ces mères mentent. Tout le monde sait que de mauvaises choses arrivent dans les ténèbres. Et maintenant, les ténèbres sont là.
Mélange original entre les anciennes technologies magiques et rituelles et les nouvelles technologies virtuelles et parfois criminelles, qui revisite en même temps les mythes du combat entre les fils de la Lumière et des fils des Ténèbres, le roman tente de lever le voile sur des univers ésotériques ou cyber-cryptés, de façon relativement superficielle mais assez efficace pour faire naître un enjeu nouveau, une union du passé et du futur en une vision apocalyptique sanglante et mortelle.
Le bien ne ressemble pas toujours à ce que l'on s'imagine. Parfois, il dit des gros mots, porte un blouson de cuir et des bottes de moto, et fume comme un pompier. Parfois il lui arrive en plus de dealer un peu à droite à gauche. Parfois, il tue.
Pour vous donner un peu la température de l'ambiance, disons qu'on se situe plus ou moins au même niveau que le Livre de la mort. Et pour vous faire une idée, disons que les personnages qui se situent du côté des gentils vous feraient normalement un peu bégayer mais ce n'est rien par rapport à ceux qui sont les méchants et qui vous feront littéralement vomir des espèces de tumeurs des marécages. Au temps pour la vision biblique, mais bon, la Bête est réveillée, fini de rigoler.
On en a tous rencontré. Ceux qui disent entendre des voix ou voir des choses que personne d'autre ne voit, qui suivent leurs intuitions ou souffrent de rêves prégnants. Ils brûleront de la sauge, et vous parleront de votre aura, et raconteront qu'un fantôme est venu leur rendre visite pendant la nuit. Quel que soit le nom qu'on leur donne - siphonnés, hypersensibles, prescients, spéciaux -, ils sont branchés sur une fréquence plus élevée que le reste de la population. Les chiens ont un odorat dix mille fois plus puissant que celui des hommes. Il y a des insectes capables de percevoir les radiations, et certains oiseaux capables de voir la température. Comme eux, les personnes spéciales ont une sensibilité accrue.
Le grand mot clé du livre, c'est : connecté. Que ce soit grâce à un sentiment religieux, à une appartenance magique, à Internet, ou aux nouvelles technologies qui permettent de redonner la vue aux aveugles. Cette même connexion qui peut vous permettre de vous regrouper ou de vous persécuter, c'est celle-là même qui finira ici par vous tuer - à moins que vous n'ayez eu la bienséance d'éviter toute forme de contact et de répudier le progrès informatique.
Elle ne peut pas fabriquer des couleurs à partir de formes, ou des formes à partir des distances, ou des distances à partir des textures, parce que chaque donnée fait crépiter un instant son cerveau, ce qui lui donne envie de hurler : « Ça ne marche pas, ça ne marche pas ! » C'est comme si quelqu'un lui brandissait une banane sous le nez et un requin devant la figure, lui mettait du jazz dans les oreilles et un balai dans la main, et lui disait : « Quel beau coucher de soleil ! »
« Je ne sais pas, dit-elle. Je ne sais pas ce qu'est la réalité. »
J'ai plutôt apprécié ce fourre-tout éclectique et électrisant, à la fois mythologique, magique, connecté et pourtant presque bienveillant (ok j'exagère peut-être un peu là). C'est Halloween avant l'heure et c'est réussi, si vous aimez les héros atypiques et les créatures qui sentent le soufre, ou encore que vous en voulez à l'espèce humaine. En tout cas, je vous conseille de mettre à jour vos antivirus dès aujourd'hui.

par Mrs.Krobb

Dark Net de Benjamin Percy
Littérature américaine (traduction par Paul Simon Bouffartigue)
Super 8, septembre 2017
21 euros

lundi 11 septembre 2017

"Reportage céleste de notre envoyé spécial au paradis" - Frigyes Karinthy

Merlin Oldtime, journaliste reporter hors pair, tente un saut hors Terre pour son ultime chronique, et s'envoie en l'air, jusqu'au neuvième ciel, pour assurer sa renommée et lustrer ses lauriers (en compagnie de César). Mais revenons un peu au début. Caméléon distingué, à la plume bien nette et concise, réaliste chevronné et cynique critique, ce bon Merlin enchante la presse à coup de scandales (qu'il opère lui-même). Jusqu'au jour où son nom se voit sali et où toute sa superbe se sent bousculée et avilie : alors de lui on n'entend plus parler. Quelques années s'écoulent avant qu'un journal publie une enquête de grande envergure - sollicitant les avis de la crème intellectuelle - sur rien moins que l'Au-delà.

[ Petit aparté : c'est de cette enquête réelle publiée dans un journal réel que l'auteur réel, Frigyes Karinthy, n'ayant pas été invité à se prononcer mais ayant tout de même beaucoup de choses à en dire, s'est basé pour écrire ce roman-réponse époustouflant et tout à fait burlesque sur sa vision du Paradis.]
Mon séjour dans ce paradis selon Schrenck-Notzing a duré au total deux jours, exprimés en unités de temps. Je me suis entretenu avec Bach, Bismarck, Hegel; ils ne m'ont pratiquement rien dit qui mériterait d'être rapporté à titre de nouveauté, ces messieurs n'ont pas modifié leurs positions.
Vers le soir, j'ai avoué à mon guide que j'étais aussi fatiguée que si j'avais passé dix ans en Allemagne d'un seul tenant.
Dès lors, c'est un voyage des plus atypiques qui commence, Merlin nous emportant avec lui dans sa valise et dictant ses rapports via un médium à son employeur. Tout en traversant les différentes dimensions, nous ferons la rencontre de personnages déjà très célèbres tels que Diderot - qui sera notre guide attitré - mais aussi Napoléon, Marco Polo, Christophe Colomb, Nietzsche, Hélène de Troie...
Eh oui, c'est toujours comme ça. Les grands hommes (cela doit obéir à une loi cachée) ont presque systématiquement été abandonnés par leurs contemporains, non seulement ceux-ci ne les ont pas soutenus mais ils les ont plutôt entravés dans leurs actions pour le bien public. J'irai jusqu'à dire ceci, si la proposition ne vous paraît pas paradoxale : supposons que la race humaine ait été représentée exclusivement par ces grands hommes, elle aurait davantage progressé, pensez à Galilée. La vie des éminents explorateurs, inventeurs, réformateurs, prophètes, visionnaires du temps et de l'espace, s'est généralement déroulée dans des luttes pénibles, pour défendre les résultats du premier pas effectué et pour les protéger dans leur époque incompréhensive; ils n'ont pas pu suivre jusqu'au bout le chemin qu'ils ont ouvert, et souvent il a fallu que des siècles passent avant qu'un génie fasse le deuxième pas pourtant évident et découlant logiquement du premier. 
Ce roman est un petit bijou enrobé d'un humour piquant, sous une couche d'écriture remarquable, assaisonnés de passages métaphysiques et de réflexions sur le réel, le bonheur, la vérité, la vie, la mort... [ Que Monsieur Oldtime me pardonne cette métaphore onctueuse et débilitante ]
Je comprends vite de quoi dépend qu'un objet apparaisse à mes yeux.
Naturellement la condition est que je pense à l'objet.
Néanmoins, ce n'est pas moi qui décide. Tout suit un ordre intérieur qui échappe quasiment à ma volonté.
Cela n'a rien à voir avec les enchantements de pacotille d'un Aladdin : je veux voir ci ou ça, donc cela apparaît.
Inversement. C'est parce que cela apparaît que j'apprends que j'y pensais.
Ecrit en 1934, on pourrait le croire d'aujourd'hui - et peut-être l'est-il d'ailleurs. C'est fin et dépaysant, et les clichés sont abordés avec une délicieuse ironie, tandis que les réflexions philosophiques sous-jacentes sont vraiment intéressantes et reprennent beaucoup des questionnements aussi bien occidentaux qu'orientaux. Qui de la réalité ou de l'Au-delà est le rêve - lequel est l'éveil ? La difficulté d'écrire sur un sujet tel qu'une dimension autre que la nôtre pose le problème épineux de ne pas transposer notre expérience directement issue de la troisième dimension et de devoir s'en tenir à des comparaisons et métaphores pour exprimer l'inexprimable; le pari est relativement bien tenu ici, malgré forcément quelques passages un peu plus faibles ou stéréotypés.
- Moquez-vous donc, pour ma part je réalise avec une désespérance croissante que ce qui met le plus de bâton dans les roues du déploiement de la pensée et de sa victorieuse envolée, c'est la parole.
- Formidable paradoxe.
- Appelez cela comme vous voudrez. Celui qui a le premier inventé ce procédé technique qu'est le langage des mots ne savait pas quelle arme imparfaite et en même temps à double tranchant il a mis dans notre bouche. La parole est la chose la plus trompeuse, et ce qui est le plus grave, elle ne trompe pas les hommes d'action mais bien au contraire ceux à qui elle a été destinée, les penseurs. 
Mais même si la description de l'Au-delà est pour ainsi dire le clou du spectacle, la première partie relatant les exploits journalistiques de Merlin Oldtime est tout aussi, sinon plus cocasse et teintée de génie.

Bref, une belle découverte dans la littérature hongroise que je n'ai encore jamais abordée, qui fait écho en moi en de nombreux points. Quant à savoir si je prendrais un billet pour cet Au-delà ? Pas sûr? En revanche, le livre lui-même mérite un détour.

Bonus : extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb

Reportage céleste de notre envoyé spécial au paradis de Frigyes Karinthy
Littérature hongroise (traduction par Judith et Pierre Karinthy)
Cambourakis, avril 2015
12 euros

lundi 4 septembre 2017

"En attendant l'année dernière" - Philip K. Dick

Vous ne savez donc pas que vous n'avez qu'une seule vie, une minuscule petite vie, et qu'elle est devant vous... ? Ni à gauche ni à droite ni derrière - devant ! Vous attendez quoi ? Le retour de l'année dernière ?
En l'an 2055, la Terre est prise dans un conflit inter-espèce triangulaire avec pour ennemis les Reegs et pour alliés les Lilistariens - à moins que ce ne soit l'inverse ? Quoiqu'il en soit, le conflit est biaisé, l'Accord de Paix donne des envies de mort au Secrétaire des Nations Unies, et les Terriens n'ont plus trop le choix : périr des mains de l'ennemi ou se laisser gouverner par des alliés très peu commodes. D'où l'invention de cette nouvelle drogue, le JJ-180, une substance incroyablement puissante et pernicieuse, avec un effet chronagogique - qui perturbe la notion de temps et d'espace. Hallucinogène ou réellement efficace ? En tout cas, une seule prise suffit à détraquer totalement le métabolisme et le foie et à rendre entièrement dépendant, et ceci dans le but d'en déverser dans les réserves d'eau de l'ennemi pour qu'il rende les armes.

Le temps est donc la pierre angulaire de ce roman, tout comme il l'a été dans Ubik ou dans A rebrousse-temps. Un temps désarticulé, dans lequel on recherche à tout prix à satisfaire sa nostalgie du passé en bâtissant des répliques de ville à une époque donnée, mais aussi un temps futur qui permet d'avoir toujours une longueur d'avance sur les autres - dans un contexte où il faut être rusé, avisé, assurer ses arrières et sa notoriété. Ici, grâce à la substance - un autre des thèmes qui aura fasciné l'auteur - il est permis de se déplacer non seulement dans la dimension temps mais également dans des dimensions parallèles (encore un thème cher à Philip K. Dick). Ce qui amène une nouvelle fois cette question : qu'est-ce que la réalité ?
Nous vivons dans une illusion quotidienne. Quand le premier barde a commencé de débiter la première épopée racontant quelque ancienne bataille, l'illusion est entrée dans notre existence. L'Illiade est une "imposture" au même titre que ces robenfants échangeant des timbres devant la porte. Les humains se sont toujours efforcés de retenir le passé, de lui conserver son aspect convaincant. Ça n'a rien de malsain. Sans lui, nous n'avons pas de continuité ; nous ne possédons que l'instant présent. Or, amputé du passé, le présent n'a plus de signification - ou si peu.
L'intrigue est bien amenée, et l'histoire n'a pas vraiment de fin ni de dénouement, étant donné que chaque version de la réalité, chaque dimension est bonne dans son contexte. Seuls ceux qui s'y déplacent finissent par perdre leurs repères. Certaines choses sont plus abouties que d'autres, et certains éléments semblent avoir peu de pertinence, à moins qu'on les replace dans l'oeuvre de l'auteur. En effet, malgré les différences dans l'intrigue et le contexte, Philip K. Dick instaure des univers complexes qui se rejoignent tous plus ou moins dans les détails, dans la singularité, et dans ce sentiment d'évoluer du bon côté de miroir jusqu'à ce que celui-ci se brise en autant de possibilités qu'il y a de morceaux distincts, faisant éclater toute notion de raison, de logique et de linéaire.
Pour la mystérieuse réunion de ce soir, elle était nue jusqu'à la taille, à l'exception de la pointe des seins, qu'elle ne s'était pas à proprement parler maquillée, mais enduite d'une matière vivante et sensible, d'origine martienne. De la sorte, chaque aréole était douée de conscience et réagissait avec vivacité à tous les évènements.

par Mrs.Krobb

En attendant l'année dernière de Philip K. Dick
Littérature américaine (traduction par Michel Deutsch)
J'ai Lu, avril 2015 (original : 1966)
6 euros

lundi 28 août 2017

"Ne fais confiance à personne" - Paul Cleave

C'est ce que tu dis aux gens quand ils te demandent des conseils d'écriture - car ils le font constamment, tu le sais, alors sois préparé. Même dans ton état, ils vont farfouiller dans ton cerveau en quête d'une ultime pépite d'espoir, quelque chose qui fera que leur manuscrit finira sur les rayonnages et non au broyeur. D'ordinaire, tu dis : Écrivez des choses que vous connaissez et faites semblant pour le reste. Tu devrais peut-être aussi te méfier des personnes qui essaieraient de te voler tes idées - même si tu n'en auras bientôt plus rien à faire, tu devrais. Après tout, tu as écrit tous ces livres et ça t'a rendu dingue. Tous ces mots, tous ces personnages - l'univers est en expansion permanente, c'est ce qu'affirment les physiciens, mais un jour ça changera. Un jour il atteindra sa taille maximale, et alors il rétrécira. Il s'effondrera sur lui-même. C'est ce qui est en train de t'arriver. Ton esprit - ces idées - a atteint sa taille maximale, et maintenant il s'effondre sur lui-même.
Voilà à quoi en est réduit Jerry Grey, alias Henry Cutter, écrivain à succès de romans policiers, à partir du jour où son médecin lui a diagnostiqué un Alzheimer précoce : écrire dans un carnet pour se rappeler qui il est, ce qu'il fait, qui sont les gens autour de lui. A qui faire ou ne pas faire confiance. Mais qu'est-ce que la confiance, quand on ne se souvient de rien, et qu'on semble être le suspect idéal pour chaque délit ou crime commis, qu'on a l'impression de servir de bouc émissaire, et que même sa famille et ses amis se comportent étrangement ?

Pire encore : quel dilemme infernal quand on ne sait même pas si on peut se faire confiance à soi-même. Après tout, un romancier a pour habitude d'écrire de la fiction, de raconter des histoires, d'inventer des personnages, de se mettre dans la peau... de tueurs. Qui est Jerry ? Qui est Henry ? Et qui sont ces filles qu'on l'accuse d'avoir tuées ? Et qui sont celles qu'il pense avoir tuées ? Comment faire quand personne ne vous croit lorsque vous faites des aveux concernant un meurtre mais qu'on essaie de vous en soutirer d'autres, pour des meurtres que vous n'avez pas commis ?
Il se rappelle le visage de la femme, la façon dont sa bouche s'est ouverte quand tout ce qu'elle a réussi à émettre a été un Oh. Bien sûr, les gens ne savent jamais ce qu'ils vont dire quand leur heure viendra. Sur son lit de mort, Oscar Wilde aurait parlé des rideaux, affirmant qu'ils étaient affreux et que soit ils devaient disparaître, soit c'était lui qui partirait.
Je n'ai plus l'habitude de lire des romans policiers, même si j'en ai lus à la pelle. Mais il y a une chose dont je suis sûre : je ne suis jamais déçue par ceux des éditions Sonatine. Nous avons ici une histoire très bien construite, qui alterne plusieurs voix, sur deux temps différents, entre les choses qui se passent vraiment et les élucubrations d'un homme délirant qui tente se se raccrocher coûte que coûte à la réalité qui lui file entre les doigts, se mélange avec la fiction qu'il a écrite.
« Si ça se trouve, il a fallu toute une vie à un homme pour mettre certaines de ses idées par écrit, observer le monde et la vie autour de lui, et moi j'arrive en deux minutes et boum ! tout est fini. » Cette phrase, naturellement, c'est un pompier brûleur de livres qui la dit à un autre, mais elle résume parfaitement ton avenir. Tu as passé ta vie à coucher tes pensées sur le papier, Futur Jerry, et dans ton cas, ce ne sont pas les pages qui partent en flammes, mais l'esprit qui les a créées. C'est marrant que tu te souviennes de cette citation tirée d'un livre que tu as lu il y a plus de vingt ans alors que tu n'es pas fichu de retrouver tes clés de voiture.
Et je vais vous le dire : j'ai tout à fait accroché à Jerry. J'étais à ses côtés en tremblant pour lui, quand il a appris sa maladie, quand il a dû faire face aux réactions de son entourage, quand il a commencé à avoir des absences longue distance, quand il a commencé à se sentir comme un animal en cage. J'étais à fond, et je n'ai pas pu le lâcher. J'ai cru en lui, et j'ai aussi douté de lui. J'ai douté de tous les autres, et puis j'ai presque fini par douter de moi. Mais surtout, je me suis laissée emporter, et quand la vérité a éclaté, j'ai eu envie d'exploser, ou de pleurer.

Paul Cleeve a une écriture à laquelle j'adhère complètement. C'est fluide, honnête, parfois brutal, souvent cynique, désabusé, mais aussi régulièrement drôle, piquante. Le passage du "tu" au "il" est bien géré, et ça permet de se sentir pris au jeu, au piège, par les tripes. Se mettre dans la peau d'une personne touchée par Alzheimer est une contrainte assez complexe, mais gérée ici avec une parfaite maîtrise, il n'y a pas un moment où on n'y croit pas. C'est touchant, très touchant, trop touchant. Jerry, mon pote, si tu savais. Personne d'autre n'avait rien vu venir non plus.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4

par Mrs.Krobb

Ne fais confiance à personne de Paul Cleave
Littérature néozélandaise (traduction par Fabrice Pointeau)
Sonatine, août 2017
21 euros

jeudi 24 août 2017

"Îles flottantes" - Jean Luc Cattacin

Un jeune homme passe ses vacances sur une île dans la maison d'été familiale, comme chaque été. Cette année, il fait l'acquisition lors d'une brocante d'une tablette en bois gravée, venant de l'île de Pâques. Ses symboles, étranges, titillent sa curiosité et il part en quête de réponses à la bibliothèque, où travaille celle qui va faire jaillir tout un tas d'émotions, une femme passionnée par les langues, les livres et les découvertes. Et bientôt, son ami Ficelle le rejoint pour passer quelques jours de vacances avec lui. Malheureusement, l'enthousiasme de celui-ci pour la beauté de l'île et les livres est largement moindre, leur préférant l'attrait pour les filles qui bourgeonnent sur les plages.
Mais comme elle soulevait la bâche transparente dans le soleil revenu afin qu'il évapore l'eau qui du ciel avait tout gagné quelques heures plus tôt, la tablette brune couchée là sans vie m'a soudain comme sauté aux yeux de son corps de bois sombre. Sorte de sole solide, ni rectangle ni ovale, plaque allongée plate et trapue à la fois aux angles arrondis aux tranchants émoussés, évidente et tout de même étrange, elle s'affinait sur l'un de ses côtés, poisson de bois sans nageoires, sans queue ni tête. Le contact de l'eau sur une partie de sa surface l'avait rendue bicolore, pie, camée miel et châtaigne, cuir sec/cuir humide, caramel/chocolat. M'arrêtant alors je vis que comme d'écailles elle semblait partout recouverte de marques irrégulières, de petits dessins grossiers alignés, et sans réfléchir soudain curieux j'ai tendu vers elle ma main qui serrait un billet donné un peu plus tôt par mon père, et posé la pointe d'un index inquisiteur sur le flanc plat, et l'ai senti scarifié de fins sillons, qui formaient des figures.
L'histoire tourne autour de trois thèmes principaux. D'abord, cette tablette mystérieuse, qui semble avoir eu un attrait magnétique puissant sur le jeune homme, avec les écritures presque hiéroglyphiques, dessinées, indéchiffrables (que nous supposons être celles représentées sur le couverture du livre). Puis les livres écrits par la bibliothécaire elle-même sur l'île Rapa Nui ou île de Pâques, par cette femme fascinante férue de langues complexes, symboliques, encore incompréhensibles et recelant plein de secrets. L'amour des mots, des symboles, du verbe, qui semble au début être le pilier de ce roman et qui finalement ressemble presque à un prétexte, mais qui a su éveiller en moi un enthousiasme certain.
J'avais vite chassé ces oiseaux railleurs car j'avais besoin pendant qu'elle me parlait d'une disponibilité totale de mon esprit pour ne pas laisser paraître que je n'y comprenais par grand-chose, et puis surtout pour tenir ces chiens de mes yeux en laisse, ne pas les laisser glisser dans son cou glisser sur sa robe glisser sur la pomme dorée de son épaule qu'elle devait recouvrir régulièrement, et celles de ses genoux toujours là en-dessous, qui attiraient mon regard de leur chant de sirène silencieux.
Ensuite, vient le rapport aux femmes, ces êtres lumineux, charmants et désirables, hors de portée des jeunes hommes qui font des pieds et des mains pour tenter de se faire voir, de ne pas se laisser impressionner, pour tenter d'aller polliniser le nectar sacré. Les femmes aussi belles que la flore décrite avec passion, couleurs, odeurs et volupté dans des descriptions envolées de l'île aux dunes, aux forêts et aux plages où vient s'abandonner la mer, source régénérante et sensuelle.

Et enfin, le point noir, le vortex en la personne de l'ami Ficelle, le rebelle. Presque une icône pour le narrateur, son jeune ami dont on ne connait pas d'autre nom que le Rouquin, un objet à la fois d'admiration et de peur, dont on suit l'évolution entre le lycée et le travail à l'usine, puis le dérapage (in)contrôlé vers différentes substances récréatives à dégénératives puis psychédéliques, et enfin la descente aux enfers. En quelques passages flash-back, on assiste à la fougue, l'insolence, le désespoir, l'esprit d'aventure et l'envie d'aller taper toujours plus fort, toujours plus loin, propre à ceux qui n'ont rien à perdre et souvent rien à gagner non plus, si ce n'est l'ivresse de vivre comme on l'entend. Mais surtout, c'est l'histoire d'une relation plutôt toxique, une sorte de gouffre, de Triangle des Bermudes dans lequel le narrateur se laisse entraîner sans conviction ni rejet, comme un objet à la dérive où les limites sont sans cesse repousser et où il va falloir apprendre à dire "non".
Lente montée de chaleur la musique familière cesse de l'être et écoutée déjà mille fois se retrouve peu à peu nouvellement inouïe. Je perçois chacun de ses temps de ses instants chaque instrument me parle bientôt isolément avant de rejoindre les autres et d'enfanter avec eux une harmonie parfaite et les yeux fermés là sur mon lit qui tourne je la comprends enfin à cent pour cent la musique et m'en émerveille. Puis sans cesser de tout saisir des sons mon esprit s'empare bientôt d'autre chose : derrière mes paupières closes un fourmillement de couleurs est apparu qui se rejoignent se disjoignent se mêlent se marient explosent et bavent et recommencent et j'ouvre les yeux et alors la beauté infinie du papier qui tapisse les murs de ma chambre, négligée d'avoir été là sous mes yeux depuis mon enfance, m'apparaît dans tout son sublime et je passe un temps éternel - le temps a cessé d'exister - à en regarder le motif de lignes verticales si longtemps méprisé, si longtemps cru simple, et je saisis soudain tout son sel j'embrasse son effort d'abnégation de ses lignes (...)
Le roman est écrit d'une façon fluide, presque orale, poétique, qui suinte la jeunesse et l'innocence, et on s'y laisse transporter, doucement, comme flottant sur des vagues et des impressions, retournant un instant dans l'imagination et les angoisses adolescentes. C'est d'ailleurs ce qui fait à mon sens la force de ce livre, cette écriture tout en haleine, sensorielle et directe, suivant les détours de la pensée et retranscrivant les émotions, les sensations, les réflexions et les dialogues tout de la même traite, comme un dessin formé d'une seule ligne, avec un élan adolescent mais des descriptions parfois très adultes. A la fois pur et souillé, magnifique et tragique, comme une baignade sous l'orage, où même la noirceur est racontée avec une distance toute fantaisiste, presque enfantine; bref, un récit de vacances comme sûrement beaucoup ont pu le vivre, un livre parfait pour la fin d'un mois d'août, l'entrée dans l'âge adulte.

Je remercie Babélio et les éditions Phébus pour ce roman rafraîchissant, dépaysant et sensible, qui constitue en plus un plutôt bel objet, avec se couleurs de glace acidulé aux reliefs sablonneux.

par Mrs.Krobb

Îles flottantes de Jean Luc Cattacin
Littérature française
Phébus, août 2017
16 euros