mardi 17 avril 2018

"Annihilation" - Jeff Vandermeer

Il est rare que ça se passe pour moi dans ce sens, mais j'ai décidé de voir le film avant de lire le livre. Avant toute chose, il faut savoir que le film, sorti sur Netflix très récemment, adapté par Alex Garland, propose une interprétation TRÈS différente du livre - au point qu'après en avoir fini la lecture, je me demandais si le film ne faisait pas une adaptation d'un autre des romans de la Trilogie du Rempart Sud.
Quoiqu'il en soit, pour ceux qui s'intéressent aux divergences entre les deux, voici un article qui compare le livre et le film [attention : spoilers]. J'ai terriblement aimé le film, pour des raisons diverses, parce qu'il me touche sur des sujets qui résonnent beaucoup, mais aussi parce que j'ai aimé son aspect très graphique, ainsi que l'histoire remanié et le jeu des actrices. J'ai aussi énormément aimé le livre, pour des raisons tout autres, donc.
Dans ces profondeurs, je ne parvenais pas à comprendre ce que j'avais sous les yeux et aujourd'hui encore, j'ai beaucoup de difficultés à le reconstituer. À dire quels vides mon esprit est peut-être en train de combler rien que pour ôter le poids de tant d'inconnues.
L'histoire est celle-ci : un petit bout de territoire abandonné, appelé Zone X, a subi des modifications et a été placée en quarantaine. Ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle est en expansion, et que ceux qui y partent n'en reviennent pas, ou alors profondément transformés, voire presque morts. La douzième expédition sera composé uniquement de femmes, choisies pour leurs compétences de terrain : une linguiste, qui ne fera presque pas partie de l'équipe, une psychologue, qui dirige l'expédition et dont on apprend qu'elle a recours à l'hypnose sur les autres membres, une biologiste, héroïne principale, dont le mari a fait partie du précédent commandement, une anthropologue et une géomètre. Pas ou peu d'appareils et d'équipement, rien de hi-tech, une carte et beaucoup de rations. On croirait presque à une blague. L'élément principal de la carte, c'est un phare à l'abandon. Juste à côté, une architecture mystérieuse, une sorte de tunnel qui s'enfonce sous terre. Et, évidemment, tout se passe de façon brutale, étrange, hors du commun, et... très organique. Laissez-vous contaminer.
Il était d'une beauté qu'on ne pouvait pas comprendre davantage, et voir de la beauté dans la désolation change quelque chose en vous. La désolation tente de vous coloniser.
Le roman alterne entre présent et passé, à travers les yeux et l'histoire de la biologiste. On en apprend assez sur elle pour comprendre ses enjeux personnels à découvrir la Zone X et à se laisser absorber par elle : passionnée davantage par la nature et ses résidents que par le monde humain, c'est ce qui lui permettra de tenir bon dans cette partie hostile du monde où le végétal l'emporte sur le reste et où les animaux ont des comportements étranges, où les humains se font décimer sans autre forme de procès.
Pendant que je m'adaptais à la lumière, le Rampeur ne cessait de changer à toute vitesse, comme pour se moquer de ma capacité à le comprendre. C'était une silhouette dans une série de panneaux de verre réfractés. C'était une série de strates en forme de porche. C'était un énorme monstre genre limace entouré de satellites de créatures encore plus étranges. C'était une étoile luisante. Mes yeux ne cessaient de s'en détourner comme si un nerf optique ne suffisait pas.
L'ambiance est sombre, étouffante, misanthrope et claustrophobe. On ne peut faire confiance à rien ni personne. On ne sait trop ce qui a causé la Zone X, mais en la présence du Rampeur, il y a une tentative d'explication - ou de complication - et là commence vraiment le mystère, l'apogée de l'étrange. De ce qu'on sait de lui, c'est qu'il rédige des mots, un texte aux allures de prophétie mystique, de vision d'apocalypse, qui pourrait expliquer la Zone X tout en la rendant encore plus obscure. C'est dans ce tunnel - cette tour - que se passent vraiment les choses, et, jusqu'à la fin, le mystère demeure. On sent qu'il y a encore un pas à faire pour aller plus loin, pas qui ne sera pas fait ici. À suivre...
Là où gît le fruit étrangleur venu de la main du pécheur je ferai apparaître les semences des morts pour les partager avec les vers qui... se rassemblent dans les ténèbres et cernent le monde du pouvoir de leurs vies tandis que depuis d'autres endroits vastes et mal éclairés des formes qui ne peuvent exister se contorsionnent par impatience des quelques qui n'ont jamais vu ni été vus... Pourquoi devrais-je me reposer quand la méchanceté existe dans le monde... L'amour de Dieu brille sur quiconque comprend les limites de l'endurance, et permet le pardon... Choisi pour servir des puissances supérieures... dans l'eau noire avec le soleil brillant à minuit, ces fruits arriveront à maturité et dans l'obscurité de ce qui est doré s'ouvriront pour révéler la révélation de la douceur fatale dans la terre... les ombres de l'abîme sont comme les pétales d'une monstrueuse fleur qui éclora à l'intérieur du crâne et développera l'esprit au-delà de ce que tout homme peut supporter... mais que la pourriture se fasse sous terre, à la surface dans les champs verts, en mer ou dans l'air lui-même, tout viendra à révélation, et à délectation, dans la connaissance du fruit étrangleur et la main du pécheur se réjouira, car il n'y a ni dans l'ombre ni dans la lumière péché que les semences des morts ne puissent pardonner... Il y aura un feu qui connaît ton nom, et en présence du fruit étrangleur, sa flamme sombre s'emparera de chaque partie de toi... Il y aura dans la plantation dans les ombres une grâce et une clémence qui feront éclore de sombres fleurs, et leurs dents dévoreront et soutiendront et proclameront le passage d'une époque... Ce qui meurt connaîtra malgré tout la vie dans la mort car tout ce qui se décompose n'est pas oublié et les réanimés parcourront le monde dans une félicité de non-savoir... 
Je vais donc continuer la trilogie, mourant d'envie d'en apprendre plus sur la naissance et le destin de cette singularité, sur ce monde où végétal, animal et humain semblent se fondre pour devenir une entité modifiée. Jeff Vandermeer n'est sûrement pas un humaniste ici (peut-être plus un écologiste ?), mais je suis ravie de voir un livre avec autant de personnages féminins - même si, pour finir, c'est l'annihilation qui l'emporte. Ce que je peux dire, c'est que l'auteur arrive à installer un climat totalement particulier, un suspense grandissant qui donne envie de dépasser ses propres peurs et limites afin de découvrir la vérité. C'est de la science fiction assez originale, encore plus intrigante que les inventions de Charles Robert Wilson, qui repousse les limites de la perception et ouvre de nombreuses portes qu'il n'appartient qu'à nous d'ouvrir complètement.

Bonus : la note scientifique illustrée de Marion Montaigne (sur le film mais c'est bien quand même) + extraits 1, 2, 3

par Mrs.Krobb
Annihilation (La trilogie du Rempart Sud - tome 1) de Jeff Vandermeer
Littérature américaine (traduction par Gilles Goulet)
Le Livre de poche, septembre 2017
7,10 euros

lundi 9 avril 2018

"Looping" - Alexia Stresi

Le moment vient de basculer en séquence de dessin animé. Ma grand-mère a parfois cet effet sur la vie. En tout cas, elle l'a sur moi.

L'histoire est racontée par la petite-fille de Noelie Ongaro, la nonna loufoque qui fait au tout début du livre des loopings dans un avion malgré son âge avancé. Ce serait lui faire insulte que de penser que sa vieillesse la rendrait farouche, après la vie qu'elle a eu. On commence donc par sa propre mère, Camilla, jeune paysanne engrossée par un militaire, qu'on ne reverra que bien après. Nous sommes dans les années 1900, 1910. C'est la guerre. Après le travail aux champs de fleurs, la vie dans une grande ville, le retour à la campagne, puis l'installation dans un palais en Lybie. Là, Noelie rencontre son époux, un aviateur militaire pacifique qui peine à la suivre mais ne lui refuse rien. Ensuite, c'est une succession de départs et de retours, d'ascension et de promotions, d'affirmation pour Noelie et de déclin pour son mari Bruno. Camilla, elle, suit toujours. Arrivent les petits-enfants. Et les petits-petits-enfants.
Leptis Magna avait été grande. Très, même. Elle avait bien sûr voulu le montrer aux caravaniers qui, après de dures semaines dans le désert saharien, y arrivaient exsangues. Las, cette apparition très Las Vegas dans l'idée, et pour l'époque dans l'effet, n'était due qu'à des artistes phéniciens. À personne d'autre. C'était pour devenir encore plus grande que Leptis avait accepté de se rapprocher de Rome et de lui vendre du blé, la meilleure huile d'olive du monde, des dattes, des fauves et, oui, déjà quelques esclaves comme ça se faisait à l'époque, mais alors à prix d'or. On était loin de l'absolue mainmise qui se jouait deux mille ans plus tard, sur un pays à qui non seulement on retirait ses droits, mais dont on essayait aussi de réécrire l'histoire. Vraiment contrariant pour Mussolini. Si ces pseudo-archéologues continuaient de travailler n'importe comment, le Duce ne tarderait pas à le faire rentrer au bercail, et surtout dans les rangs. N'avaient-ils pas compris, ces crétins, qu'ils étaient payés pour obéir à une Grande Idée plutôt qu'à des faits scientifiques ?
Le roman prend place principalement en Italie et en Lybie, alors colonie italienne. On y assiste à des faits réels, on croise des personnages bien connus, souvent détestés, on y voit la folie des hommes, la montée du fascisme, la suprématie blanche, mais surtout, on y voit deux êtres qui passent entre les mailles du filet, rechignant à se satisfaire d'une idéologie monstre, louvoyant entre les règles pour rendre le monde un peu meilleur, à leur échelle. Les pères dans ce livre ne sont jamais très bons, comme les "pères" de la nation à ce moment-là, ou encore absents. Les mères, en revanche, tiennent bon, sont solidaires, sont le ciment de la famille. Elles bossent dur, elles aiment ça parce qu'elles se sentent utiles, elles n'abandonnent jamais. Il y a aussi les pays, les foyers, la nostalgie qui vient après les migrations, la nostalgie pour un temps qui n'est plus, et l'incompréhension face à des paysages qui changent alors d'un coup trop vite, à des gouvernements qui ne font aucun sens.
Car c'étaient les Russes de l'Armée rouge qui avaient « libéré » la Hongrie. Ils y étaient ensuite restés, trouvant sur le terrain une entente possible avec les communistes locaux. Si leur victoire aux élections de 1949 fut écrasante, on peut aussi la trouver relative. Tous les citoyens avaient été obligés de se rendre aux urnes. On menaçait de déporter dans les camps de Sibérie ceux qui rechignaient. Cerise sur le gâteau, il n'y avait eu qu'un seul parti pour lequel voter. Tout alla donc bien.
Un peu comme dans le fameux Le vieux qui voulait fêter son anniversaire, on a donc un personnage très fort, celui de Noelie, jeune femme émancipée, intelligente, courageuse, qui fait fi des règles et s'impose comme une figure incontournable, fréquente les grands, apporte conseil, met un pied dans le monde et s'y ancre fermement. Elle élève les poules, les oiseaux, les chats, puis enfin les enfants et les plus petits encore, leur offrant un monde imaginaire incroyable, ne cessant jamais de les émerveiller, pour les inciter à agir dans le leur afin qu'il brille mieux.
Noelie éprouva des sensations inconnues. Son corps s'ouvrit au ciel. Au-delà de la démonstration de force, elle comprit la leçon. Vu d'avion, un scorpion des sables ne différait pas d'un bouton de fleur. L'importance des choses devenait relative. Les souvenirs qu'on ne pouvait pas partager, les colères passées, tout cela disparaissait quand la vie ne tenait qu'à un écrou. S'il tenait bon, la vie brillait, grandiose. Fissuré, elle s'arrêtait d'un coup. La loi n'était plus celle des hommes. Seule valait celle du plancher et du plafond des nuages, et de ces décisions qui se prennent sans réfléchir, qu'on appelle le destin.
C'est un petit livre, qui se lit très vite, mais qui donne la sensation d'avoir voyagé dans le temps, les lieux, qui donne un impression de densité, de diversité assez rares sur quelques deux cent pages. J'apprécie qu'en dehors de l'histoire des personnages fictifs transparaissent des enjeux primordiaux qui ont façonné le monde, tout en ajoutant une bonne touche d'humour, de fraîcheur, d'optimisme et de bravoure. On s'attache vite à Noelie qui a tendance à éclipser tous les autres par son aura rayonnantes et on se laisse emporter par sa fougue. Un bon moment de lecture.

par Mrs.Krobb

Looping de Alexia Stresi
Littérature française
Le Livre de poche, mars 2018
7,20 euros

lundi 2 avril 2018

"La Confession" - John Herdman

« Qui n'a pas fait l'expérience de recevoir la confidence d'une personne dans la peine qui, l'heure d'après, commence à vous reprocher de savoir ce que vous venez d'entendre de sa bouche ? »
Jean Berton, pour la postface

Entrez à vos risques et périls dans l'univers de John Herdman qui livre ici un magistral exemple de mise en abyme, de la confession dans la biographie dans le testament dans le témoignage...

C'est la formulation de l'annonce qui m'a attiré : brève, précise, témoignant d'un esprit cultivé. La première phrase m'a plu, et la seconde encore davantage : « Recherche écrivain aux compétences reconnues pour rédiger une autobiographie. Importante rétribution proposée. »

Votre hôte principal pour ce voyage tortueux à travers la mémoire, la raison, la confidence, et la vie d'un homme vue à travers - donc - la plume de ce bien nommé hôte, à savoir Léonard Balmain, écrivain cinquantenaire qui, faute de trouver l'inspiration ou le public, finit par répondre à cette annonce étrange, sans se douter au départ de là où ça allait l'amener...
- Vous avez absolument raison, vous savez. Il y a en moi un double mouvement : je veux à la fois révéler et dissimuler. Révéler et, à travers vous, révéler à - qui sait ? Et dissimuler - à moi-même. Mais si je me dissimule des choses, il m'est impossible de vous les révéler. Que fait, alors ?
Il s'interrompit un instant. Je gardais le silence, sachant que lui seul pouvait répondre à la question.
- Je ne sais pas, reprit-il. Franchement, je ne sais pas si je suis capable de vous raconter cette histoire avec la sincérité émotionnelle que vous me demandez et sans laquelle il vous est absolument impossible d'écrire ce livre. Je ne vois qu'une solution : vous devez pallier mes manques. Vous mettre à ma place, essayer d'adopter mon point de vue, ma façon de penser et de sentir. Vous avez dit avoir soudain pris conscience que vous écriviez un roman. Bien. Alors faisons comme ça. Il n'y a pas d'alternative. Si vous vous sentez capable de le faire comme ça, ça me va. En fait, cela m'enlèvera un grand poids des épaules - un poids que je commence à trouver intolérable.
Le deuxième protagoniste, non moins si pas plus important que notre bon écrivain, est Tod Torquil, homme difficile à cerner, qui ne se dévoile que par petits à-coups, tantôt insignifiants tantôt terribles et foncièrement intimes. Débrouillard, cultivé, sûr de lui, père de famille, c'est pourtant avec une facilité désarmante qu'il tombera dans un piège, caché dans le joli minois d'une femme ensorcelante, qui lui vaudra plus tard de tout perdre, jusqu'à la raison.
C'était un dimanche soir ; Torquil était en proie (et ce n'était pas la première fois, ces derniers mois) à un malaise insidieux, une angoisse diffuse et envahissante. Il reprit le livre qu'il relisait pour la deuxième ou troisième fois - Les Fanatiques de l'Apocalypse de Norman Cohn, ouvrage qui avait à ses yeux un intérêt beaucoup plus personnel que théorique. L'apocalypse exerçait depuis longtemps sur lui une fascination horrifiée. La vision de la fin de toutes choses était comparable à une faille profonde et étroite qui parcourait l'ensemble de sa rationalité et menaçait le contrôle rigide de ses émotions.
Sans en dire plus de l'histoire, que, je n'en doute pas, vous savourerez avec sûrement autant de délice que moi, avec toutefois un soupçon d'effroi, de doute et de dégoût, je tiens quand même à signaler qu'elle ne manque pas de rebondissements. C'est avec finesse et subtilité que John Herdman glisse toute le long de son texte et sous différentes voix des indices qui, pour qui s'avèrera assez attentif•ve, laisseront entrevoir les glissements de terrain, les tremblements dans la toile de la réalité et la possibilité d'une identité trouble, d'une folie qui craquèle les masques, le sol, le monde même.
- Cette définition - changer la réalité selon la volonté du magicien ? C'est usurper la prérogative de Dieu. (...)
- Faire des changements n'est pas usurper la prérogative de qui que ce soit, dit Kathy. Chacun de nous altère la réalité des centaines de fois par jour - la moindre chose que nous faisons altère la réalité. Vide cette bouteille, et elle cesse d'être pleine. Fais un oeuf au plat, il cesse d'être cru. Toutes nos intentions et tous nos désirs sont de changer les choses, il ne s'agit que de ça.
- Oui, oui... mais dans les actions normales nous ne transgressons pas de frontières naturelles. Nous agissons dans les limites de ce qui nous est permis.
- Qui sait quelle limites nous sont permises ? murmura Abigail
Les thèmes qui ressortent le plus sont la religion, et plus exactement le christianisme, et plus encore précisément les tenants et aboutissants de l'Apocalypse, mais aussi la magie - ou plutôt la sorcellerie - qui fait tout autant partie du décor et pousse donc dans les derniers retranchements les fervents religieux et les sceptiques, avec un soupçon également de New Age, que l'auteur aime à tordre et essorer de façon strictement ironique - comme pour le reste, d'ailleurs ? De l'illumination au sacrifice, de la retraite spirituelle à la quête identitaire, de la raison à la folie, il n'y a qu'un pas, une faille, un cratère, un léger filet de fumée d'encens. Le thème de la dualité, finalement, est celui que l'on retrouve le plus tout au long du livre, quoiqu'il recouvre, de façon parfois sinistre et parfois en filigrane.
Ce en quoi l'attitude de Tod semble typique de celles d'un grand nombre de personnes de cette génération - la mienne, plus ou moins. Liberté personnelle était le mot d'ordre, rien ne devant en aucune manière interférer avec ce principe divin. Qu'il n'y ait rien qui ne soit autorisé était un principe de base. L'esprit de Tod, naturellement vif et curieux, vagabondait ci et là sans discipline ni limites - au gré des idées à la mode, et selon ce que lui suggérait son inclination ou son tempérament, il s'en amusait, les rejetait ou persévérait en ce sens au gré de la tendance. Bien que réaliste et doté d'une solide faculté de discernement, il souscrivit néanmoins à l'iconoclasme systématique de l'époque. Sa « raison » lui permettait de ne croire en rien du tout ; mais il y avait une autre part de lui, une part irrationnelle, prête à avaler presque tout.
Ce livre, qui démarre lentement, fait d'abord un peu le tour du pot - sans jamais être un poil ennuyeux pourtant - finit par dégringoler en une avalanche terrible, et chaque indice est porteur d'une annonce de fatalité ; l'Apocalypse n'est jamais loin. J'admire la prose de l'auteur que je ne connaissais pas, qui décrit si bien l'obsession, le désarroi, la peur, les perversités, de façon tout à la fois détachée et très au fait, qui ne manquera pas de faire frissonner ou rire en coin. C'est une lecture qui emporte, qui entraîne, et qui fait plonger au cœur même du récit pour entraîner qui s'y tente dans une spirale de folie et d'errance spirituelle.
Très tôt, tirant avantage de l'adaptabilité de Tod sur ce point, je décidai d'écrire le livre à la troisième personne. Torquil n'était pas quelqu'un à la place de qui on pouvait écrire « je » en restant à l'aise. Pas moi, en tout cas.
La postface est par ailleurs remarquable dans son analyse du livre et permet d'en saisir toutes les subtilités et finesses de langage qui n'apparaissent pas en langue française. Je remercie les éditions Quidam pour cette nouvelle découverte, qui tombe pile dans les sujets qui me fascinent le plus.

Bonus : lire un extrait sur le site de l'éditeur + extraits 1, 2

par Mrs.Krobb

La Confession de John Herdman
Littérature écossaise (traduction par Maïca Sanconie)
Quidam, avril 2018
20 euros

lundi 26 mars 2018

"Colette et les siennes" - Dominique Bona

L'expérience, totalement inédite, n'a eu aucun précédent dans l'Histoire. Sans maris, sans compagnons, sans frères ni fils en âge d'homme, et, comme le fait remarquer Élisabeth de Gramont avec son culot de grande dame, sans serviteurs mâles, car eux aussi ont été enrôlés pour cause de mobilisation générale, Paris, livré aux femmes, ressemble à un gynécée. Le maître en est absent, les gardiens ont laissé la clef sur la porte. Aussi y a-t-il dans l'atmosphère si lourde de cet été-là, été de tous les dangers, été maudit, un parfum qu'elles n'attendaient pas. Elles le respirent pour la première fois, confuses et même un peu honteuses d'en éprouver du plaisir. Vif, léger, comme descendu des montagnes ou venu de la mer pour revigorer Paris désert, Paris menacé, Paris sans hommes, c'est une note incongrue dans le paysage, qu'elles finissent par identifier : le parfum tout neuf de leur liberté. Cette liberté, elles en ont si peu l'habitude qu'elles ne savent pas très bien quoi en faire, les premiers jours.

Le livre débute avec le commencement de la Première Guerre mondiale, et le rassemblement de Colette et de ses amies - Annie de Pène, Marguertie Moreno, Musidora - dans son petit chalet parisien. On découvre alors la vie de ces jeunes femmes, toutes artistes des mots ou du corps, qui ont pour la plupart déjà la quarantaine, un métier, un mari, des enfants. Contestées souvent, par leur audace ou leur volonté d'émancipation, elles ne sont pas pour autant des féministes chevronnées - bien au contraire - mais elles tendent à chercher leur place dans un monde masculin.
Couper ses cheveux, c'est à peu près la seule revendication pour Mariette. Ses autres libertés, elle ne peut les rencontrer que dans ses rêves, ou dans les livres qu'elle vient voler dans la bibliothèque de son père - avant que sa mère ne la vende pour éponger les dettes d'un mauvais fils. C'étaient deux petites filles est, comme les Claudine, une fiction aux accents autobiographiques où toutes les situations, toutes les paroles trouvent un écho dans le domaine le plus secret, le plus privé de leur auteur. Annie de Pène a une couleur bien à elle : entre le gris et le rose, le gris l'emporte le plus souvent. Un rude gris, trempé dans un inquiétant crépuscule. Sa fraîcheur discrète, sa naïveté sembleraient mièvres s'il n'y avait sa vision de la vie et, plus particulièrement, de la condition féminine, si sombre en comparaison. Surtout au regard de l’œuvre de Colette, toute lumineuse et qui chante d'un bout à l'autre d'une joie profonde.
« Les femmes, c'est pas fait pour être heureuses », dit à Mariette une paysanne normande.
L'auteure s'attarde donc sur la vie en temps de guerre pour des femmes esseulées qui, bien que savourant une certaine forme de liberté, se rendent compte de la difficulté de vivre dans un monde dépeuplé de ceux qui en avaient les ficelles. Au début, la légèreté, puis la pauvreté, les ruptures de stock, la peur, les couvre-feu, le manque de travail pour les artistes. Et ensuite, les premières victimes de la guerre dont il faut s'occuper, les premiers reportages de guerre - dont Annie de Pène sera la première femme à l'oser -, la peur que la guerre n'en finisse pas.
Il n'y a pas que la guerre qui peuple les nuits de cauchemars. Dès la fin de l'été 1918, l'annonce d'un nouveau fléau se répand comme une traînée de poudre. On en dénombre en France les premières victimes, en septembre. Les journaux, soumis à une censure de plus en plus sévère, ne parlent encore que d'une « petite » épidémie et de « mauvaise grippe », alors qu'une hécatombe se prépare. Nommée « grippe espagnole », on ne sait pourquoi, car le virus ne provient pas d'Espagne - mais les Espagnols, qui ne sont pas impliqués dans le conflit mondial, sont les seuls à en publier librement les informations et les statistiques -, cette grippe redoutable, au caractère fulgurant et à la contagion rapide, va entraîner en quelques mois presque autant de morts que la peste au Moyen Âge.
Et, pour apporter également une note plus légère et découvrir un peu plus la vie de ces femmes, nous entrons un peu dans leur intimité, leur vie privée et amoureuse, jalonnée de déceptions, d'ennui, d'abandon, mais aussi de délices et de volupté, de chaleur féminine, de mœurs plus légères. On y voit le soutien sans faille que les femmes savent s'apporter, en amour comme en amitié, et l'importance de pouvoir être soi dans un monde qui cloisonne, voire emprisonne, de façon subtile ou carrément outrancière, ces femmes vues comme des enfants, voire des objets.
De l'amour, Colette avait surtout connu les déceptions. Son premier mari la trompait. Georgie Raoul-Duval l'avait trahie, Natalie Barney, délaissée pour d'autres maîtresses. C'est Missy qui lui a révélé la force et la douceur d'une liaison de femmes.
Ce ne fut pas un simple compagnonnage. L'association de deux solitudes. Mais un véritable amour, sensuel et tendre, tel que Colette en a rêvé, sans le connaître, jusqu'à trente ans passés. Le mariage la trouvant insatisfaite, c'est dans les bras de Mathilde qu'elle a entrevu la grâce d'une entente parfaite, communion idéale où se rejoignent l'âme et le corps. « Il n'y aura jamais trop de crépuscule ménagé, de silence et de gravité sur une étreinte de femmes, écrit-elle. Deux femmes bien éprises n'évitent pas la volupté, ni une sensualité plus éparse que le spasme, et plus que lui chaude. C'est cette sensualité sans résolution et sans exigences, heureuse du regard échangé, du bras sur l'épaule, émue de l'odeur de blé tiède réfugiée dans une chevelure, ce sont ces délices de la présence constante et de l'habitude qui engendrent et excusent la fidélité. »
Enfin, une grande partie du livre s'attarde sur la vie professionnelle de ces femmes qui sont sorties du foyer pour endosser des rôles auparavant occupés par des hommes, dans la rédaction des journaux, dans la publications de romans, mais aussi pour poser un pied sur scène, dans le théâtre ou le cinéma, que ce soit devant ou derrière la caméra - le courage et la volonté de Musidora, ses apparitions et son œuvre personnelle ont de quoi faire rêver, un premier temps.
Colette, scénariste dans la Flamme cachée, excelle à faire se succéder les scènes, en créant une logique intérieure à l'intrigue, et en privilégiant le dynamisme des tableaux. C'est ce qui a frappé les critiques. Du coup, les sous-titres deviennent moins nécessaires, ou s'en trouvent considérablement allégés. Le public de cette époque était en effet confronté à des textes longs, pénibles à lire, qui fragmentaient l'action. Les critiques de La Flamme cachée vont tous souligner chez Colette un art de la phrase juste et s'extasier sur la concision, la légèreté de ses légendes. Enfin, des phrases qui n'alourdissent pas le spectacle !
Dominique Bona retrace donc des parcours de femmes, dans tout ce que ça peut impliquer comme difficultés, petits bonheurs, réussite méritée et complicité, avec la volonté d'en faire un tour assez complet. Le récit d'une époque, d'un milieu, d'une société aujourd'hui révolues, qui nous rappellera à quel point il y a encore de quoi se battre, s'offusquer, mais aussi se réjouir de ce qu'enfin les femmes ont pu commencer à s'émanciper et à devenir ce qu'elles souhaitaient, dans la joie ou la misère, coûte que coûte, et tant pis pour les mauvaises langues - sans aller jusqu'à parler de féminisme, toutefois, dont le concept pouvait faire crisser les dents de ces dernières. Pour ma part, j'ai eu du mal à rentrer totalement dans le récit, et je ne saurais pas trop dire pourquoi - soit parce qu'à vouloir recouvrir tous les thèmes ils ne sont donc que survolés, soit parce que je n'accroche pas bien avec les biographies qui s'attardent trop sur la vie privée, soit parce que ce monde est trop éloigné de moi, soit encore parce que je ne voue pas un culte à Colette. Beaucoup de détails, de descriptions, qui tendent à toucher la corde sensible mais qui ne disent pas grand chose. L'écriture ne m'a pas transcendée, mais je me suis quand même laissée attrapée, par le parfum des fleurs ou l'envie de découvrir des figures de femmes qui ont marqué leur temps.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6

par Mrs.Krobb

Colette et les siennes de Dominique Bona
Littérature française
Le Livre de poche, février 2018
7,70 euros

lundi 19 mars 2018

"La révolution antispéciste" - Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler

Les Français aiment les révolutions. Il y a celle de 1789, la grande ; celle, bizarre et manquée, menée par les frondeurs à la mort de Louis XIII. Il y a celles qui jalonnent le XIXe siècle ; il y a la Commune. Il y a peut-être Mai-68. Il y a aussi la Révolution nationale, de triste mémoire. Il y a encore et toujours celle que promettent les tenants de l'anti-capitalisme aux banquiers de ce monde, aux capitaines d'industrie, à l'internationale financière. Nous nous sommes inspirés en France et nous inspirons encore, pour faire ou rêver les nôtres, des révolutions américaine ou haïtienne, cubaine ou russe. Celle dont il est question dans ce livre, la révolution antispéciste, trouve sa source dans les thèses défendues dans Animal Liberation (Peter Singer, La Libération animale, 1975), un livre écrit par un philosophe australien formé à Oxford. Elle n'a eu lieu nulle part encore. Mais depuis quelques années, on l'évoque de plus en plus sérieusement. On l'appelle de ses voeux, on la réclame, on l'espère. On la prépare aussi. Les contours d'une société dans laquelle l'exploitation des animaux aurait disparu commencent à se dessiner, de moins en moins timidement. Pour bien des raisons et au premier chef parce qu'elle est, dans ses moyens et sa finalité, non violente, cette révolution, si elle advenait, serait bien différente de toutes les autres. Elle n'en serait pas moins considérable : il s'agirait même d'une rupture anthropologique tout à fait prodigieuse dans l'Histoire.
La question animale fait de plus en plus parler d'elle, sans être non plus tout à fait placée en haut des priorités, et on peut dire que globalement, les consciences (surtout occidentales, par rapport à d'autres qui ont déjà plus le souci animal ?) s'éveillent enfin. Je me rappelle qu'à la cantine, quand j'étais petite, c'était un affront, un outrage et un blasphème que d'oser dire que je ne voulais pas manger la viande imposée - j'y étais d'ailleurs forcée, en face d'une surveillante au besoin, lorsque mes ruses étaient trop flagrantes. Aujourd'hui, est-ce que ce serait pareil ? Peut-être. Au fond, l'idée que l'homme est un carnivore a la dent dure. Personnellement, j'ai grandi presque sans manger de viande, et je suis fière d'appartenir à une toute petite lignée familiale de végétariens.
On peut néanmoins constater une évolution notable des consciences. Il y a quelques années encore, il était en effet mal vu de dire que l'on refusait la viande pour ne pas cautionner la mise à mort d'animaux. Les végétariens et végétaliens, qui l'étaient ainsi pour des raisons éthiques, se voyaient moqués et méprisés. Passait encore que l'on s'abstienne de consommer des produits d'origine animale pour des raisons de santé et environnementale, mais le faire pour les animaux était vu, au mieux comme de la sensiblerie déplacée, au pire comme une sorte de blasphème, un crise de lèse-humanité.
Il y a de ça peut-être dix ans, j'avais participé à la distribution de tracts sur la cause animale visant à informer sur les méfaits et la dangerosité de traiter les animaux aussi mal (que ce soit pour la consommation, l'habillement, la recherche, la chasse pour le plaisir, etc.), et ça m'aura encore plus sensibilisée. Mais de fait, malgré une propension à être profondément compatissante et bienveillante envers les animaux, on ne peut pas dire que je sois tout à fait antispéciste, dans le sens où je ne me sens pas aussi radicale que les auteur•e•s de ce livre, bien que souvent dans une perspective auto-culpabilisante si je découvre que mes comportements font du mal à un être sensible (peut-être même aux animaux plus qu'aux humains, d'ailleurs). Pour en revenir au but du livre, est-il de faire culpabiliser ceux qui ne sont pas antispécistes ? Non. C'est un livre très complet qui tente d'expliquer, de définir et d'argumenter le plus possible, de façon juste, objective, raisonnée et éthique, ce qu'est l'antispécisme et pourquoi il est si important et tout ce qu'il englobe comme perspectives.
L'antispécisme est donc l'idée selon laquelle l'espèce n'est pas un critère pertinent de considération morale. Il faut prendre en compte l'intérêt (ou : les droits) des individus quelle que soit leur espèce. Par exemple, un poisson, une poule, un cochon et une vache, pour se limite aux animaux les plus consommés, ont un intérêt à ne pas souffrir et à ne pas se faire tuer. Leur bien-être et leur vie leur importent. Aussi faut-il essayer, dans la mesure du possible, de ne pas aller à l'encontre de cet intérêt. Pour cette raison, un antispéciste s'oppose à leur capture, à leur enfermement, à leur mutilation et à leur mise à mort, que ce soit dans les mers et rivières ou dans les élevages et abattoirs. Cela ne veut pas dire qu'il voudrait donner des droits équivalents aux animaux qui ont des intérêts, c'est-à-dire à ceux qui sont sentients. De fait, un cochon n'aurait que faire du droit au mariage. Ne sachant pas en user, il n'est pas dans son intérêt qu'on le lui accorde. Ainsi l'antispécisme n'implique pas une égalité de traitement de tous les animaux puisque cela n'aurait aucun sens, mais une égalité de considération.
Donc, qu'est-ce que le spécisme et qu'est son antagonisme ? Il s'agit ici de parler avant tout du règne animal en comparaison avec l'espèce humaine (qui fait partie du règne animal, donc), et de comprendre en quoi le terme d'espèce doit disparaître, surtout si, comme le terme de race dans un cadre humain, il doit signifier un jugement de valeur, une hiérarchisation entre ses représentants. Ce ne sont pas des concepts très anciens, en soi, et tout comme pour les personnes humaines qui ont vu leurs droits progresser petit à petit par rapport à un système de valeur, de nature, de race, de sexe et de classe, les animaux non humains commencent seulement à attirer un tout petit peu de respect, de sympathie et d'empathie.
Les Cahiers antispécistes ont d'emblée mis l'accent sur la question de l'élevage et de la pêche. Jusqu'alors, le milieu de la protection animale se focalisait sur l'expérimentation animale, la corrida ou la chasse, et refusait obstinément d'aborder la question de la viande. Quant aux végétariens, ils n'osaient bien souvent dire qu'ils l'étaient pour les animaux et se cachaient fréquemment derrière des arguments de santé ou des considérations mystiques. Les fondateurs des Cahiers ont également développé une critique poussée de l'idée de Nature et de l'humanisme (entendu comme suprématisme humain et non comme la défense des droits humains). Pour eux, ces idéologies, fondées sur une métaphysique essentialiste, servent en effet de justification aux pratiques spécistes. Implicitement, ces approches sous-entendent qu'il y a comme un ordre naturel avec, d'un côté, l'humanité et, de l'autre, le reste du monde.
En quelques textes, souvent issus de ces fameux Cahiers antispécistes, ou encore des inédits, les nombreux•ses auteur•e•s tentent de définir les critères, l'éthique, le sens philosophique ou encore scientifique de l'antispécisme, et vont pour cela définir ce qui différencie en soi la capacité à ressentir, le droit à vivre et la fausse perception de supériorité entre les animaux humains et non humains. De façon tantôt très accessible et simple, tantôt plus poussée et extrêmement rigoureuse, nous avons donc le loisir de faire le tour de la question et de se laisser convaincre ou non - à savoir : abandonner les idées scientifiquement, biologiquement et éthiquement fausses ou non.
L'outil était « le propre de l'Homme », jusqu'à la découverte d'un oiseau qui en utilise aussi. Comme il possédait le propre de l'Homme, on a déclaré que la vie de cet oiseau était sacrée comme celle d'un humain. Je plaisante ! On aura compris. En mangeant l'oiseau, on a dit : seuls les humains fabriquent des outils. Mais certains chimpanzés en fabriquent aussi, et ce filon tombe à l'eau. Autre filon : le langage. On a dit que les animaux n'avaient pas de langage mais, comme les chiens savent hurler, on a précisé : langage articulé. Depuis, on a appris à certains singes le langage gestuel des sourds-muets humains, syntaxe comprise (ils sont moins doués que nous, mais le principe y est), et on a abandonné aussi ce filon-là. De toute façon, comment l'absence de langage justifie le massacre ? On m'a expliqué que si un être ne peut pas dire qu'il souffre, on ne peut pas le savoir. Pourtant, tous les mammifères montrent les mêmes signes de souffrance que les humains ; ce serait étonnant que des phénomènes aussi semblables n'aient pas la même cause. Peu de sciences seraient possibles si l'on exigeait que leur objet soit doué de parole.
Comme dans tout « mouvement », il y a l'idée de base, et puis les extrêmes, et les choses plus ou moins acquises, assimilées. Dans ce livre, il y a clairement une volonté de bousculer les choses, ce qui fait que la personne qui le lira devra sûrement remettre pas mal de choses en question, accepter - quand c'est le cas - sa façon de penser et d'agir spéciste (comme il peut être désagréable de se rendre compte qu'on agit avec les autres personnes de façon involontairement raciste ou sexiste ou validiste). Peut-être même qu'il est difficile d'être en accord avec tout ce qui est dit ou qu'il y aura des "oui mais". Cependant, je trouve que la question est bien abordée, dans tout ce qu'elle peut comporter de vaste, et que les idées ont le mérite d'être claires, en accord avec l'éthique et parfois même audacieuses dans leur aspect révolutionnaire.
L'écologie, si elle tient à prendre pour référence la défense de la nature, d'une nature qui de quelque façon exprimerait une volonté indépendante, qui s'autorégulerait, est vouée à la disparition, par la disparition de son objet même. Ce qu'on appelle nature est déjà en grande partie et sera bientôt totalement artificiel, façonné et contrôlé par les êtres humains. Il en sera bientôt ainsi y compris de nos propres gènes, même si nous décidons de ne pas les modifier ; car dès lors que nous avons le pouvoir de les modifier, si nous ne le faisons pas, c'est encore par notre volonté qu'ils demeurent inchangés. Il en sera ainsi de toutes les espèces, animales ou végétales, qui subsisteront parce que nous aurons décidé de les préserver.
La question de la Nature est aussi bien abordée, dans sa définition même, dans sa sacralité puis sa désacralisation la plus totale, en passant par l'écologie, l'essence des êtres et des espèces, la prédation et bien sûr la sensibilité des plantes. Et donc, bien sûr, arrive en ligne de mire la responsabilité de l'humanité par rapport aux autres règnes animaux, végétaux, minéraux, et s'il est éthiquement mieux de laisser la Nature comme elle est, et donc de laisser le champ libre aussi à l'extinction, qui est en soi naturelle, ou d'intervenir pour améliorer le sort de tous ses représentants. Vaste programme, donc, qui suppose effectivement une révolution de grande envergure.
Ce qui est naturel est bien, répète-t-on. La Nature est un ordre, harmonieux, où toute chose est à sa place, qu'il ne faut pas déranger. Elle inspire un sentiment religieux de respect, au sens d'adoration et de crainte (comme de soumission devant tout ce qui nous paraît puissant et dangereux). Pourtant, si la nature désigne tout ce qui existe, alors rien ne peut être contre-nature. En revanche, si la nature désigne une partie de ce qui existe, alors il n'y a de sens à parler de « contre-nature » que si l'on suppose que cette nature non seulement existe, mais qu'elle est le siège d'une finalité. Or, rien ne soutient ce point de vue. (...)
En pratique, l'attitude est opportunément ambiguë : tantôt les humains dénoncent avec indignation ce qu'ils jugent contre-nature, tantôt ils célèbrent les conquêtes qui ont permis à l'humanité d'échapper aux rigueurs de sa condition primitive. Personne ne souhaite vraiment que nous imitions la nature en tout point, mais personne ne renonce pour autant volontiers à l'idée que la Nature doit nous servir d'exemple ou de modèle. Les considérations sur ce qui est contre-nature et ce qui est naturel (équivalent à : normal, sain, bon...) viennent trop souvent court-circuiter la réflexion sur ce qu'il est bon ou mauvais de faire, sur ce qui est souhaitable et pourquoi, en fonction de quels critères.
Et pour finir, bien sûr, on notera l'insistance à montrer que les humains entre eux se traitent déjà avec une échelle de valeur, de façon parfois « inhumaine », et qu'il est difficile de penser qu'un jour ils seront à même de traiter ceux qu'ils jugent d'une espèce encore inférieure de façon plus juste et décente. Le sujet de l'humanité (comme espèce et comme « honneur ») est assez abouti, que ce soit en début ou fin de livre, et montre que nous avons dans tous les cas de gros efforts à faire pour commencer à devenir des êtres non seulement sensibles mais aussi responsables, à la hauteur de ce qu'on aime à montrer comme des progrès vertigineux, une technologie de pointe, une supériorité en intelligence et en sentiments, en philosophie, en justice, en éthique et en respectabilité.
Statistiquement, plus une personne est fortement sexiste, plus elle sera fortement raciste et spéciste, et réciproquement. Inversement, moins une personne est spéciste, moins elle risque d'être raciste ou sexiste. De leur côté, Kimberly Costello, Gordon Hodson, Kristof Dhont et Cara MacInnis ont montré, à travers un certain nombre de travaux de psychologie sociale, que plus la distinction humain/animal est affirmée, plus la tendance à la « déshumanisation » ou « animalisation » de groupes humains marginalisés est importante. À l'inverse, plus les personnes perçoivent les animaux comme proches des humains, plus elles sont accueillantes envers ces « autres » humains.
Cette « convergence des oppressions » pointe vers la figure emblématique du dominant, dans laquelle « homme » et « humain » (mais également « adulte » ou « blanc ») ont tendance à se fondre en une seule identité à facettes multiples. De nombreux commentateurs ont ainsi noté que la figure du sujet souverain de la Modernité, la figure de l'humain rationnel et maître de lui-même, qui correspond à celle de l'homme (mâle) blanc adulte, se définit de façon très similaire à l'encontre de l'animalité, de la féminité, de l'enfance...
Pour finir, je remercie Babelio ainsi que les éditions Puf pour leur confiance.

Bonus : extraits 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13

par Mrs.Krobb

La révolution antispéciste sous la direction de Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler
Essai français
Puf, février 2018
17 euros